Avant

Fils d’ouvriers né en 1947 à Castres, j’ai fait mes études au lycée Jean Jaurès de la 6ème à la Terminale (Math-Elem). La proportion d’enfants d’ouvriers et d’agriculteurs est plutôt faible. Comme tous ces parents, les miens ont consenti un effort financier important pour mes études. Je leur en suis infiniment reconnaissant de ce privilège. C’était un lycée de garçons, blouse grise obligatoire pour les internes, les blue jean’s seront interdits lorsqu’ils commenceront à arriver sur le marché, les pions s’apparentaient à des gardes qui devaient faire, entre eux, des concours de nombre d’heures de colle et on faisait presque dans la culotte si on était convoqué chez les surveillants généraux. Et je ne parle pas d’aller chez le proviseur ! D’ailleurs, sa seule apparition à la sonnerie annonçant le début des cours, créait une ruée d’ensemble des élèves (« Pet, le Djo ! ») qui se mettaient illico en rang 2 par 2 devant leur classe. Silence de mort, mieux qu’à Lansdowne Road (Eire) au moment de la transformation.

La répression étant l’engrais de la rébellion, on n’était pas en reste et on avait compris la force du collectif même si la note était salée. Muette collective (bruit sourd, bouche fermée), chaise pourrie au bureau du prof pour qu’il s’achoule en s’asseyant, clous arrachés au tableau pour ne pas pouvoir pendre les cartes en histoire-géo, craies volées, chahuts organisés, chouingom chauffé sur le poêle et étiré en l’air pour que le prof prenne son visage dans cette sorte de toile d’araignée,claquements des anneaux de classeurs à la sonnerie de fin de cours et même départ en masse de la classe, … .

Les punitions collectives pleuvaient. D’ailleurs, aller en colle multipliait les (mal)chances d’en sortir avec une autre pour le jeudi suivant, le pion épiant le moindre chuchotement. Un exemple de sanction : pour avoir séché en fin d’année et en groupe une heure de Physique en Terminale un lundi de 8 à 9 h (on n’en pouvait plus du rythme de travail sachant que les horaires étaient du lundi au samedi de 8 h à 12 h et de 14 h à16 h ou 17 h mais jeudi après-midi libre sauf colle, bien sûr), le proviseur nous a tous collé un dimanche (8 h – 12 h et 13 h -18 h). Une longue quinzaine entre 4 murs.

Cette entrée en matière pour dire que la génération qui allait passer en fac avait fait sans le savoir son stage « opposition à l’autorité institutionnelle (école, armée, police, …).  D’ailleurs, il y avait eu en 1964, une journée de grève lycéenne contre le plan Fouchet sur l’Université avec piquets de grève et défilé en ville. Un des slogans était « Fouchet a-t-il perdu ces facultés ? ».

En septembre 1965, je vais à l’Université Paul Sabatier à Toulouse. Donc cité U, resto U (pas encore super U, non, mais çà viendra). Si les cours sont mixtes (quelle nouveauté) par contre dans la cité U, il y a les bâtiments pour filles et ceux pour garçons. Je rappelle qu’à cette époque, la majorité est à 21 ans. Donc on est des enfants (filles et garçons) et pas des adultes (jeunes femmes et jeunes hommes).

Les hormones aidant, le soir après le resto U,  les fauteuils et sièges du hall des bâtiments jeunes femmes sont occupés par des couples qui visiblement ne révisaient pas leurs cours (sauf, peut-être, ceux de biologie). Le veilleur de nuit, homme compréhensif et bienveillant, quittait de temps à autre son comptoir pour aller voir si le local technique fonctionnait bien (je suppose). Les couples en profitaient pour s’enfiler (dans les escaliers) et pénétrer (dans les chambres). Plus tard, le jeune homme redescendait, passait devant cet aimable veilleur qu’il saluait poliment, lequel lui souhaitait une bonne nuit réparatrice. Il était en effet interdit de monter dans les étages mais, semble-t-il, rien n’interdisait d’en descendre.

Cette comédie a duré un temps puis les étudiants se sont organisés (réunions, débats, élaboration d’un sondage sur la liberté de circulation, dépouillement, lettre au CROUS, rencontres délégués-administration, …). Bref, mon deuxième stage : comment faire bouger une administration sur un sujet apparemment immuable.

A la rentrée 1967, la libre circulation dans les bâtiments est acquise. Gros carnaval dans les couloirs pour fêter çà.

Pendant

Difficile de dire à quel moment a commencé mai 68 pour moi. Pour autant que je me souvienne, j’ai le sentiment que tout s’est mis en place relativement vite : agitation étudiante, information par la radio, discours syndicaux place du Capitole, arrêt des cours, fermeture de la fac, grève générale. L’effet de la grève fut visible rapidement : alimentations peu fournies, bureaux de tabac quasiment vidés, essence rare. Du moins à Toulouse.

L’emploi du temps était simple : le matin était affiché la liste des commissions et débats, lieu et horaire. Les thèmes fourmillaient : politique, société, art, économie, poursuite de la grève, report des examens en septembre et octobre, … . L’après-midi, AG où on reprenait les comptes rendus des commissions et débats de la veille qui avaient été imprimés et distribués à l’entrée de l’amphi. Suivaient de nombreux votes pour valider les décisions. La Gestetner chauffait ! Ça bouillonnait d’idées dans un climat enthousiaste mais sérieux, Même si certaines interventions étaient un peu délirantes. Bon, çà détendait l’amphi.

Le soir, descente en ville si des mots d’ordre avaient été lancés.

Parallèlement, des équipes de nuit patrouillaient le long de l’enceinte de la fac contre les intrusions, d’autres recueillaient des fonds pour le mouvement étudiant. Des équipes allaient dans la campagne proche chercher des légumes et autres denrées pour les redistribuer dans des quartiers comme Empalot pour soutenir les ouvriers grévistes.

Un mouvement organisé, tout de même.

Ce beau temps de mai persistant, au fil des jours, les manifestations en centre-ville ont augmenté en tension. Pas vraiment d’affrontements avec les CRS (slogan : CRS – SS) mais festival de grenades lacrymogènes. Tirées en l’air, elles retombaient à travers les branches des platanes du boulevard de Strasbourg en haut de Wilson. Le jeu consistait à ne pas les prendre sur la tête puis de les envoyer d’un coup de pied dans les égouts. Surtout ne pas les ramasser à la main car brulantes. J’ai eu ainsi la surprise de croiser le fils du chef (je connais pas les grades militaires) de la gendarmerie de Castres. Vêtu d’une blouse blanche avec une grande croix rouge dans le dos, il portait un seau d’eau bicarbonatée. On trempait le mouchoir dedans pour s’humidifier les yeux et atténuer l’effet des grenades.

Un soir, après souper, je suis allé en ville avec un copain, Joël. Arrivés à Wilson, on découvre une énorme barricade de 2 m de haut faite de pavés, de pierres, de ferrailles, qui barrait la rue Lafayette. Juste un étroit passage côté droit. Les autres rues ainsi que les boulevards de Strasbourg et Carnot étaient calmes sans CRS. Sur Wilson une foule de manifestants, peu bruyants. On a ressenti comme un malaise et on a préféré passer de l’autre côté de la barricade. La rue Lafayette est vide, jonchée de cailloux, de gros boulons et autres projectiles. Deux ou trois types font des photos dont un que je connais qui était au lycée, fils d’un charcutier à Castres. Il nous photographie. J’aime pas trop. Il me dira plus tard que les CRS lui confisqué la pellicule. J’avais raison de pas aimer.

Au fond de la rue Lafayette, vers Capitole, au niveau de la Poste, une armée noire de CRS, silencieux, immobiles. On se dirige vers Alsace-Lorraine quand une énorme clameur s’élève de l’autre côté de la barricade. Des hurlements, des coups. La charge violente des CRS qui prennent les manifestants à revers. Quelques personnes giclent du passage étroit.

En même temps, une autre clameur répond à la première. Les CRS de la poste chargent vers la barricade. On n’a pas d’autre issue que de courir vers eux et d’arriver à tourner à droite dans Alsace-Lorraine avant la marée noire. On court dans Alsace-Lorraine comme des dératés (c’est beau d’être jeune). Plus loin, on essaie d’ouvrir des portes. Fermées. Les bourgeois assurent leur tranquillité. Les CRS ne nous ont pas poursuivi ayant besoin de faire de l’exercice devant la barricade après leur longue immobilité.

On décide de rentrer à pied (pas de bus) à Rangueil en contournant la place du Capitole. Et on tombe nez à nez sur un fourgon de CRS qui, aussi sec, nous tombent dessus. Joël prend un coup de matraque sur une pommette et l’arcade. Il fléchit sous le choc. L’officier crie « Ne frappez pas ! » En face de moi, un gros moustachu (genre le beauf de Cabu, si vous voyez) gueule « Un coup, chef, juste un coup ! » La trouille m’a chopé. Le chef crie de nouveau « Ne le frappez pas !». J’ai vu beaucoup de frustration dans la moustache. Sans ménagement, ils nous font monter à l’arrière de fourgon. Je plonge carrément dedans pour éviter le coup de Ranger au cul mais il est plus rapide que moi. Moins frustré, peut-être ?

Dans le fourgon, il y a 3 ou 4 types un peu plus âgés que nous. Le fourgon démarre et remonte Alsace-Lorraine vers Esquirol. 2 ou 3 fois, il va s’arrêter pour nettoyer de petites barricades et se dégourdir les jambes et le gourdin. A l’une d’elles, ils attrapent un homme d’une trentaine d’années et le fourrent violemment dans une sorte de cage du fourgon. Il a la veste totalement déchirée et le visage en sang. Un CRS dit  «  Le salaud voulait donner un coup de pioche dans le dos de Machin. Heureusement que j’arrivais. ».

Terminus, le rempart St Etienne. On descend et on passe dans une haie d’honneur faite de CRS et de policiers. « Mains en avant tournées vers le haut ». Si elles sont sales ou calleuses, c’est que tu as jeté des pierres donc tu ramasses des coups. Logique imparable bien que sommaire. Je serre les fesses mais rien ne m’arrive. Sale temps pour les travailleurs.

On nous entasse dans une salle. On doit être une petite centaine. On ne peut pas tous s’asseoir en même temps. De temps en temps, des types en civil viennent chercher quelques gars par paquet de 2 ou 3. Avec Joël, on se met près de la porte. Un civil arrive, on lui dit qu’on est ensemble. Il nous prend. Il demande à Joël de raconter sa soirée. On s’était mis d’accord sur une petite histoire d’étudiants gentils, propres sur eux. On était allé au cinéma, puis à la sortie on rentrait à Rangueil à pied (pas de bus) quand on a été pris. Voilà, Monsieur l’Agent. Il nous ramène. La salle est enfumée. Un policier dit « Arrêtez de fumer, çà devient irrespirable, ici ». Du coup, on en profite pour en griller une mais on les économise car on n’en a pas beaucoup et on ne sait pas si ça va durer longtemps. Un peu avant l’aube, le civil revient et nous amène vers une pièce. Sur la porte, je lis DST. Un autre civil en sort et dit « Arrêtez de m’en amener, je n’ai plus de plaques photos » On refait le chemin à l’envers. Au bout de quelques pas, le civil stoppe et demande à Joël de raconter à nouveau sa soirée. Il me revient maintenant que Joël avait tendance à accrocher les mots en parlant mais ça ne m’a pas fait rire à ce moment-là. L’autre suivait sur son rapport. A la fin, il nous regardé puis : « Vous pouvez partir. Mais écoutez-moi bien. Si on vous rechope, çà va aller très mal pour vous. Compris ? ». D’ailleurs, l’année suivante, en me renseignant sur la prolongation de mon sursis à Compans-Caffarelli, je comprends vite que mon fichage me suit et que l’armée m’attend de pied ferme. Grâce à un empilement de dossiers médicaux, plutôt complaisants, j’arrive à me faire exempter lors de la sélection des 3 jours à Auch.

Il nous a escorté jusqu’à la sortie. On s’est retrouvé au petit matin dans la rue. L’air avait une odeur agréable et légère. Je pense que c’était l’odeur de la liberté. On est allé prendre un café, avec la mine d’une nuit blanche et Joël un énorme cocard. L’animation dans la rue était normale. On a pris le bus qui roulait normalement. Alsace-Lorraine était normalement nettoyée et animée. Il s’était passé quelque chose la nuit dernière ?

Après

Je suis resté quelques jours encore à Paul Sabatier. Le mouvement s’essoufflait, les étudiants quittaient la fac, l’enthousiasme retombait.

J’ai dit au concierge du tripode que j’avais réservé la chambre pour la rentrée (çà m’évitait de la vider), j’ai fait mon sac et je suis allé à Matabiau avec mon Solex prendre le train pour Castres. Ne me restait plus qu’à trouver un boulot d’été mais ce n’était pas difficile à dénicher à l’époque si on prenait ce qui se présentait (vendeur, bâtiment, fromagerie, fabrique de meubles, volaille en gros, …).

Cohn-Bendit est expulsé le 21 mai mais revient incognito en France une semaine après.

Le 29 mai, de Gaulle va discrètement à Baden-Baden (Allemagne) pour rencontrer Massu. Voir extrait du Monde du 22/05/2008 ci-dessous. Le 30 mai, il annonce qu’il ne se retirera pas (une blague circulait : Tante Yvonne se demandait si cette décision concernait aussi leur couple). Cette annonce est suivie d’une énorme manif de costard-cravate et tailleurs en soutien à Charlot avec, en tête, Malraux et Debré totalement hystériques.

La Vème République a bien tremblé mais elle s’est vite ressaisie, va ! D’ailleurs on l’a encore et elle n’a pas évolué. Bien centraliste, bien jacobine, bien nucléaire, bien policière.

Danièl Rifà, març de 2018.

 

[…] Il semble que le président de la République a rencontré des chefs militaires, parmi lesquels le général d’armée Massu, commandant les forces françaises en Allemagne, et le général de corps d’armée Beauvallet, gouverneur militaire de Metz et commandant la VIe région militaire.

Toujours selon les mêmes sources, les chefs militaires ainsi consultés ont non seulement assuré le général de Gaulle de leur loyauté, mais ils ont également précisé que l’armée garantira, le cas échéant, la sécurité des élections générales annoncées le 30 mai. En même temps, un plan prévoyant en cas d’urgence l’implantation à Verdun d’un PC opérationnel a été établi au cas où des troupes françaises ramenées d’Allemagne auraient à intervenir.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/le-monde-2/article/2008/05/22/de-gaulle-rencontre-massu-a-baden-baden_1048083_1004868.html#2oa8h77Y29a03YcH.99

 

Le Monde-2 du 22/05/2008

Pour réagir : info[a]adeo-oc.eu