Montségur 2016, un pardon historique!

Nov 10, 2016

« Si l’on convoque en ce lieu les victimes des combats, des tueries et des charniers soufferts, j’appelle devant vous mon peuple torturé! »
Arnaud de Villemur
Concile de Latran IV – 14 nov. 1215

Près de 800 ans après le drame de Montségur, qui connut l’un des plus grands bûchers de la « Croisade contre les Albigeois », l’église catholique d’Ariège présente publiquement, pour la première fois, ses regrets et demande pardon pour le massacre des chrétiens cathares d’Occitanie et d’ailleurs.

Un rappel historique

Dans un communiqué de Presse, l’évêché de Pamiers souligne que  » notre région Occitanie a été marquée au Moyen Age par le drame de la croisade contre les Albigeois et les massacres qu’elle a engendrés ainsi que par la répression impitoyable contre les fidèles de la doctrine cathare. Notre mémoire en reste blessée.[…] Comme ceux d’autres courants considérés comme hérétiques par l’institution ecclésiale, les adeptes de cette voie ont été pourchassés et condamnés à de lourdes peines allant de l’emprisonnement à la mise à mort par le feu, lors de bûchers terribles comme ici, à Montségur, où plus de deux cents « hérétiques vêtus » selon les termes de l’époque, ont été brûlés, avec leur chef l’évêque cathare de Toulouse Bertran Marty, le 16 mars 1244. La stèle du Prat dels Cramats porte aujourd’hui la mémoire souffrante de cette plaie ouverte. En cette année 2016 voulue par le pape François comme année de la Miséricorde, nous croyants catholiques qui sommes en Ariège, ne pouvons aujourd’hui que regretter ces actes et les condamner ».

Au début du 13e siècle, le christianisme des « Bons Hommes » que l’on appellera « cathares » au 19e siècle, connaîtra un réel succès dans le Comté de Toulouse, en raison en particulier de son détachement des biens matériels et de sa pratique des valeurs évangéliques, que l’Eglise de Rome semblait avoir abandonnées. Il faut dire aussi que les terres occitanes jouissaient d’une certaine liberté de pensée dont les comtes de Toulouse, les seigneurs et les consulats occitans favorisaient en général l’expression.
C’est dans ce contexte que le pape Innocent III lançait en 1209 une croisade contre Raimon VI et son comté considérés comme hérétiques, pour la première fois en terre chrétienne. Les barons de France en profiteront pour se tailler des fiefs en terre occitane à coups de massacres et de bûchers. Dès le début on fera un exemple en réduisant Béziers en un vaste charnier, pour effrayer les autres villes conquises dès lors plus facilement, comme Narbonne et Carcassonne. Celles qui résisteront verront leurs élites exterminées, comme à Lavaur en 1213, où Dame Guiraude torturée sera précipitée au fond d’un puits et les chevaliers occitans égorgés par les sbires de Simon de Montfort, tandis que sera dressé le plus grand bûcher de la croisade où périront plus de 400 cathares.

Croisades et inquisition

Deux croisades seront nécessaires pour venir à bout du Comté de Toulouse. La première, celle de l’Eglise, durera de 1209 à 1223. Son chef redoutable, Simon de Montfort, sera tué par des Toulousaines de Saint-Sernin lors du siège de Toulouse par les Français en juin 1218. Elle se soldera par la victoire des Occitans avec Raimon VII et Trencavel le jeune.
La seconde sera une véritable guerre de conquête entreprise en 1226 par le roi Louis VIII avec la bénédiction de l’Eglise. Elle s’achèvera par le traité de Paris imposé en 1229 par Blanche de Castille et son fils Louis IX dit « Saint-Louis ». Ainsi non seulement il est prévu l’annexion à terme des terres de Raimon VII, mais aussi on crée une université rue Saint-Rome dans le couvent des Dominicains, chargée de former les futurs agents de l’inquisition, pour éradiquer toute contestation du nouvel ordre établi à la fois par l’Eglise et le pouvoir capétien. Un concile se réunit à Toulouse: il inaugure après vingt ans de guerres, un siècle de répression, de terrorisme inquisitorial: « Seront considérés comme accusés d’hérésie ceux que désignera la rumeur publique ou ceux qui, sur dénonciation de gens honorables et sérieux, auront été classés comme tels, légalement, par l’évêque ».
Ainsi tout un peuple s’enfonce dans une nuit inquisitoriale impitoyable. L’inquisition est un tribunal qui a sa propre police et ses méthodes dignes de la Gestapo et du KGB dans les dictatures du 20e siècle. Dorénavant, chacun devra apprendre à se taire, pire à se méfier de ses voisins comme de ses propres amis ou de sa propre famille. La philosophe Simone Weil (1909-1943) écrit, quelques jours avant sa mort en 1943, à propos de la conquête du comté de Toulouse par la France qu’elle compare à l’occupation nazie: « On peut trouver dans l’Histoire des faits d’une atrocité aussi grande, mais non plus grande »… Ces méthodes vont briser les structures sociales et les solidarités. C’est la police inquisitoriale qui va détruire inexorablement le catharisme et l’esprit de résistance occitane.

Montségur, « tête de l’Hydre à décapiter »

Après la soumission plus ou moins feinte des seigneurs et des consulats occitans à l’Eglise et au roi, une seule place « rebelle » résiste toujours: Montségur! « La tête de l’Hydre qu’il faut décapiter », dit Blanche de Castille… Une armée de Louis IX met le siège en mai 1243 au pied du célèbre Pog pyrénéen.
A ce moment, près de cinq cents personnes vivent dans le château et dans le village construit sur les pentes: la famille du seigneur Raimon de Péreille, des écuyers, des faidits et plus de deux-cents religieux cathares. Le tout forme un ensemble bien organisé, où chacun participe à la vie et au travail de la communauté.
Le siège va durer dix mois. Début mars 1244, quand la situation est devenue intenable, Pierre-Roger de Mirepoix négocie une trêve de quinze jours. A l’aube du 16 mars, les Français prennent possession du château de Montségur et deux-cent-vingt-cinq personnes -tous « Bons Chrétiens »- périssent sur un immense bûcher au pied du Pog : « Refusant la conversion à laquelle ils étaient invités, ils furent brûlés dans un enclos fait de pals et de pieux où l’on mit le feu et passèrent dans le feu du Tartare. », écrit le chroniqueur contemporain Guilhem de Puylaurens.
Avec la fumée de Montségur, s’envolent les derniers espoirs de reconquête et d’indépendance du Comté de Toulouse.

Un événement historique

Le 16 octobre 2016, l’évêque de Pamiers doit présider une cérémonie en présence de la municipalité de Montségur et des membres de Convergencia Occitana, pour reconnaître officiellement que l’éradication des Cathares est une faute, contraire aux valeurs de l’Evangile. Et cet acte de l’Eglise ariégeoise constitue un événement historique capital. Il faut rappeler que le pape actuel choisit pour la première fois le nom de François en souvenir de l’apôtre des pauvres d’Assises, dont la mère était occitane et dont ses disciples Franciscains furent aussi persécutés par l’inquisition dominicaine après les Cathares, comme le moine de Montpellier Bernard Délicieux torturé et mort à la Pâques 1320 au « Mur » de Carcassonne.
Comme me l’écrit un ami dont l’épouse est de la famille Authié-Balat de Montségur, « la guerre faite à l’Occitanie au début du XIIIe siècle fut un « hold up » sur les terres de la dynastie raymondine et sur celles des Trencavel, elle fut un « hold up » sur une civilisation, elle fut une dépossession… »
C’est aussi ce qu’écrivait au début du 18e siècle Dom Vaissette, pourtant bénédictin, dans la monumentale Histoire du Languedoc: « Les principaux instigateurs de la guerre contre Raymond songeaient moins à s’assurer de sa catholicité qu’à le déposséder de ses domaines et à s’enrichir de ses dépouilles. »
Et à présent, qu’en pense la France jacobine? Est-elle prête, elle aussi, à faire amende honorable et à reconnaître que la conquête sanglante du comté de Toulouse, devenu aujourd’hui la région Occitanie, par les armes et le feu des bûchers fut un crime? On peut en douter…

Georges LABOUYSSE

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Magazine Occitania – Sept/Oct 2016

Nov 10, 2016

cob-206 Au sommaire de nombreux articles en français ou en occitan : La croissance ou la guerre (par David Grosclaude); Montségur 2016, un pardon historique (par Jordi Labouysse); Primaria : la dreita fa son casting (per Uc Jourde); COP 21 e urgéncia climatica (per Fernand Vedel) ; France : recoller les morceaux (par Loïc Steffan), etc…

28 paginas d’infos, d’analisis e commentaris. Possibilitat de recebre un exemplari a gratis de la revista sus simpla demanda a info@adeo-oc.eu

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Michel Rocard et les jacobins

Sep 16, 2016

Après la mort de Michel Rocard… et les nombreux éloges unanimes (!) et souvent hypocrites qui lui sont faits, il est bon, semble-t-il de rappeler qu’il fut secrétaire national du PSU (de 1967 à 1974), à une époque où ce parti définissait le socialisme autogestionnaire, prônait «le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes», combattait le colonialisme intérieur comme extérieur, luttait contre le centralisme étatique et pour l’autonomie des nations sans Etat.
Rocard fut d’ailleurs l’auteur d’un rapport intitulé « Décoloniser la province » aux rencontres de Grenoble en 1967 sur « La vie régionale en France », un rapport où il fustige « une tradition politique qui, des rois aux républiques, en passant par les empereurs, gouverne à l’intérieur par ses missi dominici, ses intendants et ses préfets en étouffant les pouvoirs locaux» et où il affirme que « la renaissance du dynamisme régional suppose la disparition de la tutelle de l’Etat et du préfet »…
C’était aussi l’époque de luttes sociales exemplaires, ouvrières avec l’affaire Lip et paysannes avec l’affaire du Larzac, et c’était enfin la prise de conscience par nos populations d’une appartenance à une terre, à une langue et à une culture, ce qui se traduisait par ce slogan toujours d’actualité: «Volèm viure, trabalhar et decidir al païs»!

Héritier de Mendes-France, Michel Rocard fut sans doute le seul Premier ministre de la Ve république à bien comprendre l’Histoire des peuples et de leurs nations, à dire et à montrer la nocivité du centralisme parisien et de cette vieille formule dépassée d’une « république une et indivisible », dont on sait tous les dégâts qu’elle a pu causer dans notre Histoire, avec l’Algérie en particulier. C’est pourquoi il a su résoudre par la négociation le grave problème de la Nouvelle Calédonie entre autres, alors que d’autres étaient prêts à faire massacrer toute une population autochtone au nom de «l’un et de l’indivisible» pour que «force reste à la loi de Paris» …
C’est peut-être son éducation protestante par sa mère et ses références à l’Edit de Nantes qui l’ont conduit à pratiquer en maintes occasions une politique de tolérance, avec tout ce que ce mot comporte de respect des libertés d’autrui et de compromis pour « vivre ensemble ». On retrouvera ce trait de caractère dans son ouvrage « L’art de la paix, l’Edit de Nantes » écrit en 1997 en collaboration avec l’historienne et universitaire toulousaine Janine Garrisson, qui dit de la Révocation de cet édit par Louis XIV en 1685: « C’est une décision politique, relevant de ce que l’on appelle de nos jours le totalitarisme ». Or avec Henri de Navarre, les protestants avaient réussi à imposer une conception de la laïcité qui n’a rien à voir avec le sectarisme, dont les militants de tous bords et notamment de l’extrême droite mais aussi de l’extrême gauche voudraient la définir.

Michel Rocard restera aussi l’homme politique le plus clairvoyant sur la question corse… et ce n’est sûrement pas un hasard s’il a voulu, lui le Parisien de naissance, que ses cendres reposent sur cette terre méditerranéenne de «l’Île de Beauté».
Ironie du sort: quelques jours après la mort de Rocard, l’actuel Premier ministre, le plus jacobin peut-être que nous ayons connu, se déplaçait en Corse avec une kyrielle de ministres plus centralistes les uns que les autres pour dire aux Corses, ce qu’ils disent à tous les peuples de la république: «L’Etat c’est nous! Vous n’existez pas et il n’y a rien à négocier…».
Alors pour rafraîchir la mémoire de Manuel Valls, émigré de Catalogne, nous lui dédions l’article que Michel Rocard (son « père politique » dit-il !) a publié dans le quotidien «Le Monde» du 31 août 2000 sur la Corse, un article qui pourrait tout aussi bien convenir aux autres nations de l’Hexagone et de l’Outre-mer.
On pourra aussi écouter le « discours de Rocard sur la Corse » à la tribune de l’Assemblée Nationale, en se connectant sur « You Tube ».
Georges Labouysse

Corse : Jacobins, ne tuez pas la paix !
par Michel Rocard – député européen, ancien premier ministre
le Monde – 31 août 2000
Extraits
[…]
Je n’ai pas une goutte de sang corse mais je n’aime pas que l’on me raconte des histoires, fût-ce au nom de mon pays. Je suis, amis jacobins, aussi fier que vous, sinon davantage car, député européen, j’évalue mieux la force comme les différences par rapport à nos concitoyens d`Europe ou du monde, des principes qui ont fait la République française et qui scellent son unité. Mais les principes fondamentaux de la République française se veulent libérateurs, et non oppressifs.
Le droit à la résistance à l’oppression est même un des droits fondamentaux de l’homme et du citoyen. Car il y a eu oppression, et il en reste de fortes traces. Je suis pour l’application des principes, mais pas au prix de l’oubli total du passé.
Il y a une révolte corse. On ne peut espérer la traiter sans la comprendre.
Il faudrait tout de même se rappeler :
– que lorsque Louis XV acheta les droits de suzeraineté sur la Corse à la République de Gênes, il fallut une guerre pour prendre possession de notre nouveau domaine. La France y perdit plus d’hommes que pendant la guerre d’Algérie.
– que la Corse est restée  » gouvernement militaire  » jusque tard dans le XIXe siècle, avec tout ce que cela implique en termes de légalité républicaine.
– que, pendant la guerre de 1914-1918, on a mobilisé en Corse, ce qu’on n’a jamais osé faire sur le continent, jusqu’aux pères de six enfants.
– que, de ce fait, encore en 1919, il n’y avait pratiquement en Corse presque plus d’hommes valides pour reprendre les exploitations agricoles. Les tout jeunes n’ont pas eu le temps de recevoir la transmission des savoir-faire. C’est ainsi qu’ils sont devenus postiers et douaniers.
– que c’est donc à ce moment que la Corse devient une économie assistée, ce qu’elle n’était pas auparavant. L’apparition de la « paresse corse » dans les blagues, les chansons et le folklore datent de là. On n’en trouve pas trace avant.
– que, d’autre part, le droit successoral traditionnel corse était fort différent du code civil. C’est ainsi que les « métropolitanisés », si j’ose dire, Corses ou non-Corses, se sont injustement appropriés, bien des terres ancestrales. C’est aussi la raison principale pour laquelle beaucoup d’agriculteurs corses traditionnels n’ont pas de titres de propriété leur permettant d’obtenir du crédit.
– que, de la même façon, le code civil ne prévoit pas, et interdit même, la propriété collective. Or tout l’élevage corse, et notamment celui des porcs – la charcuterie corse est justement célèbre -, se faisait sur terres de pacage collectives.
– que la tuerie d’Aléria, les 21 et 22 août 1975, a été ressentie comme la fin de tout espoir d’une amélioration consécutive à des discussions avec le gouvernement de la République et a donné le signal du recours à la violence, parce que tous les Corses, je crois sans exception, ont très bien compris que jamais une riposte pareille à une occupation de ferme n’aurait pu avoir lieu dans l’Hexagone.
– que, d’ailleurs, treize ans auparavant, la Corse avait reçu du gouvernement français un autre signal dangereux. Suite à des incidents survenus, déjà, à la fin des années 50, le gouvernement créa la Société de mise en valeur de la Corse, Somivac. Elle avait charge de racheter des terres disponibles, en déshérence ou non, de les remembrer, d’y tracer voies et chemins, d’y amener l’irrigation dans certains cas, puis de les revendre à des paysans corses. Les quatre cents premiers lots furent prêts à la vente au tout début 1962. De Paris vint l’ordre d’en réserver 90 % pour les pieds-noirs rentrant d’Algérie. 90%, pas 15% ou même 50%! Ce pourcentage est une incitation à la guerre civile.
– que l’on fit, en 1984, une découverte étrange. Le président Giscard d’Estaing, vers 1976 ou 1977, avait pris la sage décision d’assurer à la Corse la « continuité territoriale », c’est-à-dire la prise en charge par l’Etat de tout surcoût de transport lié à son insularité. Sept ou huit ans après – est-ce stupidité, manque de courage ou concussion? -, l’administration avait assuré la continuité territoriale pour les transports de personnes et pour les transports de marchandises de l’Hexagone vers la Corse, mais pas dans le sens inverse! Les oranges corses continuaient d’arriver à Marseille avec des frais de transport plus élevés que celles qui venaient d’Israël. Pour les vins et la charcuterie, ce fut la mort économique.
– et qu’enfin la Corse, comme la Martinique et la Guadeloupe, a subi pendant bien des décennies un monopole de pavillon maritime imposé par l’Etat, avec les conséquences asphyxiantes que l’on devine.

[…] Lorsque l’Histoire a un tel visage, il faut soit beaucoup d’inconscience, soit beaucoup d’indécence pour dire seulement aux Corses :  » Assez erré maintenant. Soyez calmes et respectez les lois de la République. Vous bénéficierez alors pleinement de leur générosité. » De cette application uniforme et loyale, les Corses n’ont guère vu trace dans leur longue histoire.
[…]En l’absence d’une véritable justice foncière, c’est la violence qui est devenue l’instrument de défense des droits personnels, et la loi du silence, l’omerta, la traduction inévitable de la solidarité familiale devenue clanique. On est vite passé de la terre à l’ensemble des activités sociales. De plus, là comme ailleurs en France, l’Etat distribue des subventions, puisque chez nous, au lieu d’être pour l’essentiel utilisés sur place comme dans les Etats fédéraux, les produits de notre fiscalité remontent au centre avant d’en retomber pour attester la générosité de la République. Dans un univers culturel où la légalité et l’équité étaient aussi peu apparentes, il n’est guère surprenant que les clans se soient organisés, violence et loi du silence comprises, pour contrôler à tout prix les processus électoraux et les flux financiers qu’ils induisent.
Voilà le gâchis dont il faut maintenant sortir. […]
Comment traiter alors cette nécessité pour la Corse de prendre une part plus grande à la maîtrise de ses affaires pour les conduire en fonction de ses caractéristiques propres ? Le fait que l’on ait pu évoquer et citer dans le projet gouvernemental des « attributions législatives » a suffi à mettre le feu aux poudres. […]
Si vraiment l’on croit, comme l’affectent nos jacobins, et comme je le crois moi-même, aux vertus exclusives de l’action politique et de la démocratie pour assurer à la Corse un avenir de calme et d’expansion, alors pourquoi vouloir en exclure les Corses eux-mêmes ? Le pari qui s’esquisse consiste à penser que les Corses fiers de l’être et qui revendiquent leur identité, une fois devenus plus nettement responsables, sauront traiter des difficultés d’existence de cette identité mieux qu’il n’a été fait par le passé. Refuser ce pari, c’est refuser la démocratie dans son principe. Refuser de donner une large autonomie à l’Assemblée de Corse c’est d’abord faire le calcul surprenant que les nationalistes pourraient y être bientôt majoritaires, ce que tout dément, mais surtout afficher clairement que l’on se méfie d’eux, que l’on ne croit ni à l’apprentissage de la responsabilité ni aux vertus des réconciliations négociées.
Lionel Jospin a eu un grand courage dans cette affaire. Il serait dommage et dangereux qu’une frilosité républicaine bornée l’empêche d’établir entre la France et la Corse de nouvelles relations fondées sur la confiance réciproque. La République en sortirait à coup sûr renforcée, alors que la persistance de la crise l’affaiblit gravement.
Michel Rocard

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Magazine Occitania – Juillet Août 2016

Sep 16, 2016

cob-205
Ce dernier numéro vous propose une grande variété d’articles en français et quelques uns en occitan.
Au sommaire :
* Occitanie, occitanisme les mots qui fâchent;
* « L’identitat de l’apartheid » (oc)
* « L’evolucion umana » (oc)
* Nouvelles d’Europe (Brexit , etc…)
* L’économie du bien commun critique par L.S.
* L’adieu à Rocard
Ainsi que l’édito par David Grosclaude, « l’articlòt » (oc) consacré à un mot de la langue occitane, et bien d’autres surprises encore à découvrir!
Abonnement 24,5 euros par an.

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Tirole descend de sa tour

Sep 16, 2016

Jean Tirole publie «économie du bien commun» un premier ouvrage destiné à un large public. Dans celui-ci le « Nobel d’économie » livre sa vision de l’économie, science qui fait le pont entre la théorie et les faits et sa conception de la recherche au service du terrain et au service du bien commun. Sur près de 600 pages, nous y découvrons un panorama de thématiques qui affectent notre quotidien : économie numérique, innovation, chômage changement climatique, Europe, État, éthique, finance…
Ce livre est presque une surprise tant l’homme s’est tenu éloigné des débats publics. Ses seules publications accessibles à un non spécialiste étaient des contributions au Conseil d’Analyse Économique.
La vision d’un homme sur l’économie
Jean Tirole a étudié de nombreuses thématiques durant sa carrière avec une prédilection pour les problèmes d’asymétries d’information, les imperfections de la concurrence et l’analyse de la règlementation publique. Cet ensemble de travaux constitue la clef de voute de l’ouvrage. L’auteur développe une démarche pédagogique plaisante. Il gagne a être lu et concerne aussi bien les étudiants de licence d’économie ou gestion que le grand public On y découvre à chaque chapitre, de nombreuses références bibliographiques classiques ou récentes et toujours bien choisies. C’est un aspect très plaisant du livre pour qui veut avoir un panorama de l’état de l’art. Dans chaque chapitre, l’exposé a pour but de montrer comment de ces travaux, des politiques publiques avisées peuvent être initiées ou améliorées. Aux yeux des économistes, le marché est un puissant mécanisme d’allocation des ressources. Cependant, bénéficier de ses vertus requiert souvent de s’écarter du laisser-faire. De fait, les économistes ont consacré beaucoup de recherches à l’identification de ses défaillances et à leur correction par la politique publique qui doit aussi être évaluée. Ce texte du fondateur de la Toulouse School of Economics permet aussi de comprendre ce que fait un économiste et à quoi il sert. Cette partie est agréable car très vivante et permet de découvrir la vision personnelle de l’auteur sur des faits connus et la façon dont il les traite et il se les approprie. Il serait injuste de ne pas souligner l’effort d’ouverture à des théories alternatives. Il montre d’abord comment souvent nous croyons ce que nous voulons croire et nous voyons ce que nous voulons voir. Il ne s’exempte pas du reproche. C’est appréciable car il assume aussi sa vision libérale mainstream. Bien sûr, il pense que l’analyse économique se construit autour d’un ensemble d’idées « orthodoxes », dont la validité repose sur sa capacité à intégrer des travaux novateurs qui soient en mesure de répondre à des interrogations encore mal comprises par la discipline. À titre d’exemple, il écrit clairement dans la première partie de son ouvrage que l’analyse économique s’est déjà ouverte à d’autres disciplines, telles que la psychologie, la science politique ou la sociologie et qu’elle devra continuer à le faire. Il me semble difficile de faire d’Économie du bien commun un ouvrage de propagande truffé d’arguments d’autorité à la gloire du marché. Tirole passe son temps à soulever les insuffisances du marché. Certes, ses solutions, ses convictions de chercheur, le poussent à ne pas considérer que si le marché est un système souvent faillible, l’État est forcément une alternative parfaite… Cependant il insiste sur la nécessité d’un État fort et structuré qui soit capable de répondre aux défaillances des marchés. Cela va à l’encontre de l’image habituelle que l’on a de l’auteur. On y découvre un auteur très sensible aux questions environnementales et aux autorités indépendantes contre poids aux dérives du marché et des institutions politiques. Pour lui l’économie est une science qui n’est ni lugubre ni exacte, mais résolument humaine qui se nourrit de formalisation mathématique et de sciences humaines. Il considère que l’économie a vocation à faire des diagnostics et des préconisations qui doivent nourrir le débat public. Le marché a ses défaillances, l’Etat aussi.
Les limites morales du marché.
Ce développement qui avait été présenté à l’institut de France sous la forme d’une conférence, est l’occasion de reprendre un des débats important qui secoue la science économique. Sa présentation des critiques adressées à l’économie et sa défense peut être discutée mais elle permet de comprendre que l’économie n’est pas imperméable aux préoccupations éthiques. Il est peut être regrettable que la question des inégalités ne soient traitée que dans cette partie et ne fasse pas l’objet d’un développement plus important. L’aspect éthique est repris plus loin pour montrer comment l’économie est en mouvement et Jean Tirole montre que l’économie peut favoriser les comportements prosociaux. On peut cependant reprocher à cette partie de ne pas faire assez de place aux théories de Sandel ou d’autres auteurs qui insistent sur la nécessité de penser l’économie comme une science morale. Les développements sur l’homo socialis (homme social) et la confiance, sur les incitations (homo incitatus) sur la nécessité des normes juridiques (homo juridicus) et sur l’économie évolutionniste (homo darwinus) mérite l’attention. Il développe les notions de motivations extrinsèques qui sont les mieux connues l’analyse économique traditionnelle – les rémunérations ou autres formes de récompenses qui incitent un agent à effectuer une action qui a un coût mais aussi les motivations intrinsèques qui relèvent d’un comportement altruiste lié aux valeurs, à la culture de l’agent économique. Enfin, nos actions sont aussi guidées par une troisième catégorie de motivation qui est celle de l’image de soi que l’on veut renvoyer ou simplement avoir de soi-même. C’est ce que Tirole appelle la motivation réputationnelle. On sait, en effet, que nos comportements sont influencés par le fait que l’on est observé ou non. Il rend hommage aux travaux novateurs de Kahneman. Cependant là aussi on peut déplorer l’absence de références à l’économie écologique (ou physique) qui insiste sur la nécessité de prendre en compte les ressources limitées de la planète. Ces limites, notamment le pétrole, les minéraux et les terres rares, auront un impact important dans les années à venir.

Critique finale.
Sur la notion de bien commun, on peut regretter qu’il se range sur la vision de Harding qui fait sur marché la meilleur solution et qu’il n’étudie pas assez les arrangements institutionnels développés par E. Ostrom qui montrent que les motivations réputationnelles et intrinsèques sont un puissant levier pour créer du commun. Ostrom indique que les hommes ont su créer des institutions capables de gérer des ressources rares sans passer par le marché. Il n’insiste sur l’éthique que pour montrer que la science économique essaie de l’intégrer mais il élude une partie des recherches très novatrices sur la nécessité de résoudre les dilemmes moraux. Cependant la richesse des thèmes traités permettra aux non-spécialistes de mettre à jour leur connaissance et de voir que l’économie n’est plus structurée uniquement autour des libéraux des keynésiens et des marxistes comme on le présente trop souvent dans les manuels d’économie. Elle est bien plus riche, modeste et complexe que ce que l’on présente habituellement.
L. Steffan

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