C’était il y a 800 ans

1218-2018

Lo Lop es mòrt! Viva Tolosa…

 

« E venc tot dreit la peira lai on era mestiers

E feric lo comte sobre l’elm, qu’es d’acers,

Que’ls olhs e las cervelas e’ls caichals estremiers.

E’l front e las maichelas li partic a cartiers,

E’l coms cazec en terra morze sagnens e niers… »

Canso de la Crosada

Après la fameuse bataille de Muret en 1213, qui vit la défaite de la coalition occitano-catalane et la mort du roi d’Aragon Pierre II devant l’armée de Simon de Montfort, un vent de rébellion souffle dans tout le comté de Toulouse contre l’occupant.

La résistance toulousaine

Raimon VI accompagné de son fils obtient l’appui de son beau-frère le roi d’Angleterre pour reconquérir ses terres. Mais le concile de Latran IV en 1215 conforte Montfort dans ses prétentions territoriales et le comte de Toulouse est déchu de ses titres et de ses biens au profit de l’envahisseur, même si le comte de Foix conserve ses terres et si le pape réserve la Provence pour le jeune comte Raimon.

Le 16 juillet 1216 meurt à Pérouse le pape Innocent III qui avait lancé la croisade huit ans plus tôt. Au printemps suivant, Raimon VI se rend en Catalogne et en Aragon pour lever des renforts, tandis que Simon de Montfort est reparti en Provence pour tenter d’enrayer un soulèvement. Le 13 septembre 1217, l’armée du comte de Toulouse passe la Garonne au Bazacle à la faveur d’un épais brouillard et arrive à Saint-Sernin: aussitôt c’est une explosion de joie dans la ville. Les Toulousains prennent les armes, pourchassent les occupants français et leurs collaborateurs. « La canso » relate ainsi l’événement:

« Et quand le comte entra par les portails voûtés

Le peuple se précipita vers lui, grands et petits,

Les dames et les barons, les maris et les femmes,

Devant lui, à genoux, baisent ses vêtements,

Ses pieds, ses jambes, et ses bras, et ses doigts,

Avec des larmes de joie il est reçu dans l’allégresse […] »

Nuit et jour on restaure les défenses de la ville. On relève les tours et les remparts, on recreuse les fossés, on transforme les clochers de Saint-Sernin et de Saint-Etienne en tours de défense. Hommes, femmes, enfants de toutes conditions font de Toulouse un gigantesque camp retranché, où affluent de nombreux renforts occitans. Raimon VI rétablit le consulat.

La bataille de Toulouse

Prévenu, Montfort accourt et les Français installent leur camp à Saint-Michel face aux remparts de la ville. Durant tout l’hiver, chacun s’observe… Mais à Pâques 1218, les hostilités reprennent. Les assiégés tentent des sorties, les assiégeants lancent plusieurs offensives: rien de décisif ! Tout à coup le 7 juin les cloches sonnent à toute volée: Raimon-le-jeune vient d’arriver à la tête d’une armée de Provençaux.

Simon de Montfort réunit son Etat-major le 23 juin et dévoile son plan d’attaque décidée pour le lendemain matin. Le dimanche 24 juin en effet l’assaut est donné contre les remparts de Toulouse qui résistent. La bataille ne durera que deux jours et sera décisive.

Les Français font avancer une énorme chatte et une tour roulante, qui sont aussitôt bombardées par les boulets des trébuchets toulousains. Toute la population participe à la défense de la ville, y compris femmes et enfants. A l’aube du 25 juin, les Toulousains font une sortie en masse… pendant que Montfort entend la messe au Château Narbonnais.

Prévenu de la situation difficile des croisés, Simon de Montfort rejoint le champ de bataille -aux allées Jules Guesde actuelles-, où pleuvent dans un bruit assourdissant, boulets, flèches, pierres de frondes, carreaux d’arbalètes…

Tout à coup, Montfort aperçoit son frère qui s’écroule touché au flanc gauche. Il se précipite vers lui… et là, d’un trébuchet tiré de Saint-Sernin et actionné par des femmes et des jeunes filles de Toulouse:

« E venc tot dreit la peira lai on era mestiers

[…]E’l coms cazec en terra morze sagnens e niers… »

« Et la pierre vint tout droit où il fallait,

A terre il tomba mort, livide, ensanglanté… »

Alors une immense clameur de joie envahit toute la ville: lo lop es mòrt! Les cloches sonnent à toute volée; cors et trompettes, tambours et timbales rythment les chants d’allégresse qui résonnent de tous côtés.

Dans le camp français, c’est la stupéfaction et le sauve-qui-peut: on abandonne tout sur place, les machines de guerre, les tentes, les bagages, l’argent même, les bêtes de somme, autant de butin que les Toulousains récupèrent.

Dès le 26 juin, barons et religieux investissent le fils de Montfort, Amaury, comme chef de la croisade et comme héritier de son père pour toutes les terres conquises. Agé de vingt ans, Amaury n’aura pas le charisme de Simon.

Pendant ce temps, les princes occitans -comtes de Toulouse, Comminges et Foix- vont profiter de cette victoire pour chevaucher à travers leurs pays et se rallier les bourgeoisies municipales comme les autres seigneurs locaux. Raimon VI entreprend de grandes négociations diplomatiques en Roussillon avec la couronne d’Aragon-Catalogne. Le Languedoc revient dans la mouvance raimondine, ce qui met la croisade en grande difficulté: la route de Provence lui est définitivement coupée.

La victoire occitane

A partir de Carcassonne, les croisés essaient de reprendre l’offensive au printemps 1219. L’un de leurs chefs, Foucaud de Berzy, considéré comme le bourreau du Lauragais, va lancer des raids meurtriers et dévastateurs jusqu’à Toulouse. Le comte de Foix réunit alors une troupe importante avec ses fils et les meilleurs chevaliers de son comté. Il s’enferme dans Baziège à quelques lieues de Toulouse pour tendre un piège aux croisés et prévient le comte Raimon-le-jeune qui accourt avec son demi-frère Bertrand et de grands seigneurs, tous rejoints par les chevaliers de Toulouse avec la milice communale…

Les croisés, forts de leur cavalerie lourde, espèrent un affrontement en rase campagne, mais ils ne s’attendaient pas à un tel rassemblement du côté occitan. Le génie de Raimon-le-jeune et du comte de Foix fera merveille. Les Occitans ont préféré cette fois déstabiliser et affaiblir les Français d’abord: une cavalerie légère et très mobile d’arbalétriers et de soldats armés de frondes et de javelots va assaillir l’ennemi par une pluie ininterrompue de flèches, de pierres, de traits et de projectiles divers. Ainsi harcelés et encerclés de toute part, les croisés empêtrés dans leur harnachement lourd sont totalement désorganisés. Le comte de Foix charge alors avec sa cavalerie lourde, suivie par celle de Raimon: c’est un carnage.

Ainsi pour la première fois après dix ans de guerre, les Occitans ont fait preuve d’unité de commandement, d’une bonne organisation et d’une tactique militaire exemplaire. Baziège a vengé Muret! Et avec Raimon-le-jeune qui n’a que vingt-deux ans, les Occitans ont trouvé un chef énergique capable de résister à la croisade.

A partir de là, et malgré le massacre de Marmande perpétré par l’armée du prince Louis (futur Louis VIII), un nouveau siège de Toulouse et des escarmouches ici ou là, les croisés ne parviendront plus à dominer le conflit. Amaury de Montfort perdra toutes les conquêtes de son père et sera abandonné par ses troupes. Entre temps le comte Raimon VI meurt en août 1222 à Toulouse et son fils Raimon VII est intronisé à Saint-Pierre-des-Cuisines.

Le 14 janvier 1224, Montfort signe sa capitulation devant Raimon VII et Roger-Bernat de Foix, sous une tente dressée sur les rives de l’Aude au pied des remparts de Carcassonne.

« Alors à son grand regret, écrit le chroniqueur, contraint et forcé, le comte (Amaury de Montfort), triste et dolent, abandonna la cité et quitta le pays avec les siens pour retourner en France », emportant les restes de son père dans une peau de bœuf…

Le lendemain, le jeune Raimon Trencavel couchait dans le château de son père…

Aital s’acaba la Crosada!

Georges LABOUYSSE

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