Marc Peyrusquet et Mireille Bonhomme sont bergers transhumants depuis plus de trente ans en Béarn et vallée d’Aspe. Ils sont à la tête d’un cheptel de 160 brebis et une cinquantaine de chèvres. Dès la fin mai, ils montent leur troupeau en vallée d’Aspe et ils redescendent pour le 1er novembre.

Leurs bêtes ont deux lieux d’estives qu’elles occupent successivement. Le premier est situé au dessus de Bedous, à la cabane de Casteruch et l’autre, qu’ils rejoignent à partir de juillet, se trouve au dessus d’Etsaut à la cabane de Cap de Guerren. Marc garde le troupeau et fabrique le fromage tandis que Mireille assure l’intendance et la vente du fromage.

De plus, ils embauchent un ou une salarié.e.s pour le muletage ainsi qu’un.e aide-berger.e pour garder les troupeaux confiés par les éleveurs de la vallée.

J’ai accompagné la transhumance qui part de Casteruch et arrive à Arbus. Soit une cinquantaine de kilomètres à pieds et j’ai posé quelques questions à Mars lors d’une pause.

Thérèse : Marc, tu vis pendant 6 mois en estives, à Cap de Guerin et Casteruche avec ton troupeau de chèvres et de brebis, dis moi, comment peut se passer la cohabitation avec l’ours ?

Marc : Avec l’ours ou avec les anti-ours ? Parce qu’avec les anti-ours, c’est plus difficile, parce que rien n’est prévu dans le cadre de la cohabitation.

La cohabitation avec l’ours, est possible. Ça c’est toujours fait.

T. Est ce que tu as vécu des attaques d’ours ?

M. Oui et il est toujours repartit sans rien. Parce qu’il y avait le berger avec le troupeau, les brebis pas loin de la cabane, et les patous.

T. Les deux cabanes où tu réside, font partie de la « zone de prédation de l’ours » , est ce qu’il y a des aides en cas d’attaque d’ours ? Il y a des subvention pour l’achat des Patous?

M. Oui comme toutes les professions, la notre aussi est subventionnée. Il y a des impôts direct ou indirect. Ensuite, l’état répartit les aides.

Les subventions agricoles sont là pour palier au manque de main d’œuvre et aux prix agricoles qui ne montent plus depuis 20 ans.

Dans le cadre de la cohabitation avec l’ours, il y a beaucoup d’aides qui sont là pour le maintien de la biodiversité et aussi pour maintenir l’activité pastorale dans les montagnes.

T. S’il n’y avait plus d’ours dans les Pyrénées est ce qu’il y aurait toujours des bergers, est ce qu’il y en aurait plus ?

Je ne sais pas mais nous on y serait toujours, c’est un métier que tu fais par choix, avec ou sans ours, on s’adapterait.

T. Vivre en montage de son travail, c’est de plus en plus difficile. Surtout quand on est en estives on est pas en bas. Certains éleveurs disent qu’ils ne peuvent pas être en estive et en bas à vendre leurs produits.

M. Il faut différencier les bergers et les éleveurs. Nous on est bergers, on garde nos brebis et en plus on garde les brebis des éleveurs qui sont en bas. Ils nous confient à nous leur bêtes et ils nous payent. Le problème c’est les éleveurs qui laissent leur brebis toutes seules sans gardien et là c’est des proies faciles pour l’ours.

T. C’est ceux là qui sont plutôt anti-ours ?

M. oui

T. pourtant il y a des subventions pour payer des bergers, surtout en zone de prédation de l’ours : 80 % du salaire du berger est pris en charge. Ils ne veulent pas embaucher des jeunes pour garder leur troupeaux ?

M. Ça il faut leur demander à eux. Pourquoi ils ne les prennent pas ? il faut leur demander à eux.

Il y en a qui prennent les aides et qui sont quand même anti ours.

T. S’il n’y a plus d’ours, il n’y aura plus les subventions et ce sera de plus en plus difficile de vivre en montagne.

M. Oui pour eux, nous on s’adaptera.

M. Le gros problème de l’agriculture c’est la transmission des fermes. Aujourd’hui, Il y a 4 paysans sur 5 qui ne reprennent pas la ferme. Ça fait 10 ans que ses aides sont versées, par exemple les aides à l’emploi. Nous, depuis 10 ans on a permis a deux jeunes de s’ installer.

M. L’avantage pour nous berger, c’est c’est la présence sur l’estive.

Un éleveur va lâcher ses brebis et elles vont aller de suite « au meilleur », c’est à dire en haut.

Le bas va continuer à pousser et se « refermer ». Nous, les bergers en estive, on essaye de mettre un maximum de brebis dans un endroit et on fait tourner. On les fait pacager à divers endroits et on rend service à la commune en entretenant la montagne.

Les aides agricoles, c’est un contrat, il y a des obligations. On peu les comparer au RSA ou au chômage.

T. Les syndicats agricoles qu’est ce qu’ils en disent de ce sujet ? Je crois que tu es à la confédération paysanne ?

Ce qu’il faut savoir c’est que l’ année prochaine, il y a des élections à la chambre d’agriculture. Alors ça monte un peu et il y a des rapports de forces qui s’instaurent.

A la confédération Paysanne nous sommes les plus démocratiques . En Béarn à la dernière réunion, on était 17. Il y avait 3 anti ours et 15 pro-ours. On a décidé de rester neutre pour respecter les opinions de chacun. Si les autres syndicats avaient fait pareil ce serait plus calme.

T. Est ce qu’il y a une opposition entre les agriculteurs natifs de la montagne et des jeunes « néo-ruraux » qui veulent devenir berger ?

M. Je ne crois pas que ce soit ça le problème : je connais des anciens d’ici, qui sont pro-ours et des jeunes récemment arrivés qui sont anti-ours.

T. Comment tu vois l’avenir avec les deux nouvelles ours qui sont dans le secteur où vous êtes?

M. J’espère qu’elles sont pleines. Si elles ont des petits, elles ne seront pas saillies par les deux ours d’ici.

M. Notre préoccupation à nous c’est pas l’activité des ours, c’est la cohabitation avec eux. Il y a des spécialistes qui s’en occupent.

On s’accommode de ce handicap et on le transforme en plus-value.

Pour utiliser une image : c’est un peu comme si tu est dans un endroit avec des ronces, soit tu mets du roundup soit tu y mets une chèvre et tu tire son lait.

T. C’est une belle image, Merci.

Pour compléter cet entretien, je rajoute un extrait d’article que Mireille Bonhomme a donné à la revue Bigorre Mag du mois de juillet 2018 :

« Bigorre Mag : « Mireille, que pensez vous le l’introduction des deux ourses ?

Mireille : C’est une bonne chose, mais il aura fallu du temps pour que les bergers favorables à la réintroduction puisse le dire ouvertement. Cependant, certains d’entre eux n’osent toujours pas approuver publiquement cette décision, tant la pression est forte de l’autre coté.

B.M. En quoi est-ce un atout?

Mireille : Il faudrait que les éleveurs se rappellent d’où viennent les subventions pour le portage et le gardiennage. Elles sont directement liées à la présence de l’ours.

B.M. La cohabitation est elle possible ?

Oui car ici la tradition veut que l’on pratique la traite en montagne et la garde des troupeaux. Passer tout l’été en cabane permet d’entretenir les pâtures car on fait circuler nos bêtes et puis nous sommes sur place pour les soigner. »

Après l’entretien avec Marc, Mireille rajoute que «  parler de l’ours,
ça évite de parler de sujets qui fâchent, comme le maintien du Glyphosate ….
le gouvernement n’est absolument pas respectueux de la terre, mais il s’occupe de la réintroduction des 2 ourses, uniquement par ce que depuis 20 ans qu’on devait remplacer les 2 femelles mortes,
l’Europe est au bord de la sanction financière !!
je ne me fais aucune illusion sur les raisons de faire enfin, mais puisque c’est fait, maintenant il faut voir comment tous les paysans peuvent cohabiter avec les ours, en restant paysans. »
Mireille

Avant la réintroduction des deux ourses début octobre 2018, il y avait une quarantaine d’ours dans la partie centrale des Pyrénées et seulement deux mâles dans la partie occidentale de la chaîne.

La survie de l’espèce était donc menacée. Le plan d’action ours brun 2018-2028 devait répondre à plusieurs enjeux étroitement liés :

– l’amélioration de l’état de conservation de la populations ursine

– l’accompagnement des activités humaines en présence d’ours

– la patrimonialisation de l’espèce en tant qu’élément parmi d’autres du patrimoine naturel et culturel Pyrénéen.

Le dossier de demande d’autorisation d’introduction de deux ourses dans les Pyrénées Atlantiques élaboré par l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage ONCFS a été mis à la disposition du public depuis le mois de juin 2018.

Pour réagir : info[a]adeo-oc.eu