La crise agricole n’en finit pas de durer. Elle connaît des accès de fièvre souvent provoqués par la chute des cours. Mais il y a bien plus que cela : l’agriculture française, fierté nationale car la plus puissante en Europe ne cesse de décliner depuis plusieurs décennies. Essayons de décortiquer cette évolution afin de comprendre ce qui se cache derrière les actions musclées et spectaculaires de la FNSEA. Nous vous proposons également une interview (en occitan) d’un éleveur de canard au sujet de la grippe aviaire qui frappe de plein fouet le sacro saint secteur du foie gras, fleuron de l’agriculture occitane !
Comme je l’écrivais d’emblée la chute des cours met en difficulté un grand nombre d’exploitations agricoles. A titre d’exemple la tonne de blé qui se vendait 250 euros en 2013 est tombée à 190 euros en janvier 2015, pour plonger à 158 euros en janvier 2016 ! Suivant la même pente le prix du lait est descendu à 300 euros fin 2015 alors qu’il oscillait entre 350 et 400 euros sur les deux dernières années (pour mille litres). Le blé et le lait sont deux productions emblématiques et importantes pour un grand nombre d’agriculteurs, d’autres productions connaissent de grandes difficultés et on pense bien sur au porc. Cela dit, il convient aussi de relativiser, certains domaines limitent les dégâts : la viticulture (suivant les régions et les domaines), les productions labellisées, ceux qui se sont tournés vers l’agriculture biologique ou les circuits courts, voient les prix se maintenir. Un autre évènement conjoncturel dont on parle peu, compte pourtant énormément : l’embargo russe. La Russie a en effet décidé de stopper toutes les importations venant de l’Europe suite au conflit ukrainien. Cet embargo prive d’un très grand marché les producteurs européens et occitans en particulier (lait, légumes, fruits…). Il a aussi pour conséquence indirecte de renforcer la mise en concurrence de tous ceux qui fournissait auparavant la Russie.
A écouter les manifestants interrogés ici où là, on comprend que l’exaspération des paysans est aussi due au renforcement des contraintes administratives et techniques. La directive nitrates en est un exemple : la France en retard dans la lutte contre la pollution causée par les nitrates a du précipitamment imposer des règles plus sévères : équipements pour gérer et diminuer les rejets organiques des animaux, restriction des périodes d’épandages d’engrais, etc.… Beaucoup d’agriculteurs sont découragés par ces mesures qui leur ôtent une part de liberté et qui impactent aussi leur porte monnaie !
Mais ces évènements récents ne suffisent pas à expliquer le marasme agricole. Depuis les années 50 le nombre d’agriculteurs ne cesse de diminuer. L’industrialisation de l’agriculture a conduit à agrandir la taille moyenne des fermes qui sont devenues des « exploitations » ! Pour arriver à exploiter de plus en plus de surface les exploitants ont du investir de plus en plus et s’endetter jusqu’à un niveau jamais atteint par le passé. En réalité les « exploitants » sont devenus des « exploités » !
Le gouvernement a bien entendu essayé d’apporter des réponses ces derniers mois. On peut noter la prise en charge des intérêts d’emprunts pour les agriculteurs qui en feraient la demande, ou bien l’exonération des charges sociales. Le ministre de l’agriculture s’efforce aussi d’agir au niveau européen, mais il sera bien difficile d’obtenir des avancées rapides.
Pourtant plusieurs réponses devraient être étudiées, et il faudrait être capable de s’affranchir de l’orthodoxie libérale dans un domaine aussi important que l’alimentation et l’entretien du territoire. Par exemple il semble indispensable de fixer un prix minimum pour certains produits de base comme le blé ou le lait. Ce prix minimum protègerait les agriculteurs contre les variations aléatoires des cours, et leur garantirai un revenu minimum sur lequel ils pourraient se fier pour décider d’investir ou pas. En complément de cette mesure prioritaire, une politique ambitieuse pour la ruralité viserait à faciliter l’installation de jeunes agriculteurs, inciterai davantage à développer des systèmes liant polyculture et élevage ainsi que la coopération entre agriculteurs notamment en ce qui concerne l’achat de matériel. De plus, si l’entretien du territoire et la lutte contre la pollution est une évidence, il est anormal d’en faire payer la facture aux agriculteurs. Il serait bien plus logique de créer une taxe spécifique sur les productions de produits tels les pesticides et phytosanitaires, et d’utiliser les produits de cette taxe pour rémunérer les agriculteurs lorsqu’ils mettent en place de nouvelles installations, ou de nouvelles techniques permettant de préserver l’environnement. Enfin le bon sens devrait nous pousser à s’inspirer ce qui marche : les circuits courts, la vente directe ont fait leur preuve ! Les pouvoirs publics devraient aider leur développement, par exemple en subventionnant le lancement de « drive fermiers » !
Hugues Jourde le 10/03/2016
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