« Si l’on convoque en ce lieu les victimes des combats, des tueries et des charniers soufferts, j’appelle devant vous mon peuple torturé! »
Arnaud de Villemur
Concile de Latran IV – 14 nov. 1215

Près de 800 ans après le drame de Montségur, qui connut l’un des plus grands bûchers de la « Croisade contre les Albigeois », l’église catholique d’Ariège présente publiquement, pour la première fois, ses regrets et demande pardon pour le massacre des chrétiens cathares d’Occitanie et d’ailleurs.

Un rappel historique

Dans un communiqué de Presse, l’évêché de Pamiers souligne que  » notre région Occitanie a été marquée au Moyen Age par le drame de la croisade contre les Albigeois et les massacres qu’elle a engendrés ainsi que par la répression impitoyable contre les fidèles de la doctrine cathare. Notre mémoire en reste blessée.[…] Comme ceux d’autres courants considérés comme hérétiques par l’institution ecclésiale, les adeptes de cette voie ont été pourchassés et condamnés à de lourdes peines allant de l’emprisonnement à la mise à mort par le feu, lors de bûchers terribles comme ici, à Montségur, où plus de deux cents « hérétiques vêtus » selon les termes de l’époque, ont été brûlés, avec leur chef l’évêque cathare de Toulouse Bertran Marty, le 16 mars 1244. La stèle du Prat dels Cramats porte aujourd’hui la mémoire souffrante de cette plaie ouverte. En cette année 2016 voulue par le pape François comme année de la Miséricorde, nous croyants catholiques qui sommes en Ariège, ne pouvons aujourd’hui que regretter ces actes et les condamner ».

Au début du 13e siècle, le christianisme des « Bons Hommes » que l’on appellera « cathares » au 19e siècle, connaîtra un réel succès dans le Comté de Toulouse, en raison en particulier de son détachement des biens matériels et de sa pratique des valeurs évangéliques, que l’Eglise de Rome semblait avoir abandonnées. Il faut dire aussi que les terres occitanes jouissaient d’une certaine liberté de pensée dont les comtes de Toulouse, les seigneurs et les consulats occitans favorisaient en général l’expression.
C’est dans ce contexte que le pape Innocent III lançait en 1209 une croisade contre Raimon VI et son comté considérés comme hérétiques, pour la première fois en terre chrétienne. Les barons de France en profiteront pour se tailler des fiefs en terre occitane à coups de massacres et de bûchers. Dès le début on fera un exemple en réduisant Béziers en un vaste charnier, pour effrayer les autres villes conquises dès lors plus facilement, comme Narbonne et Carcassonne. Celles qui résisteront verront leurs élites exterminées, comme à Lavaur en 1213, où Dame Guiraude torturée sera précipitée au fond d’un puits et les chevaliers occitans égorgés par les sbires de Simon de Montfort, tandis que sera dressé le plus grand bûcher de la croisade où périront plus de 400 cathares.

Croisades et inquisition

Deux croisades seront nécessaires pour venir à bout du Comté de Toulouse. La première, celle de l’Eglise, durera de 1209 à 1223. Son chef redoutable, Simon de Montfort, sera tué par des Toulousaines de Saint-Sernin lors du siège de Toulouse par les Français en juin 1218. Elle se soldera par la victoire des Occitans avec Raimon VII et Trencavel le jeune.
La seconde sera une véritable guerre de conquête entreprise en 1226 par le roi Louis VIII avec la bénédiction de l’Eglise. Elle s’achèvera par le traité de Paris imposé en 1229 par Blanche de Castille et son fils Louis IX dit « Saint-Louis ». Ainsi non seulement il est prévu l’annexion à terme des terres de Raimon VII, mais aussi on crée une université rue Saint-Rome dans le couvent des Dominicains, chargée de former les futurs agents de l’inquisition, pour éradiquer toute contestation du nouvel ordre établi à la fois par l’Eglise et le pouvoir capétien. Un concile se réunit à Toulouse: il inaugure après vingt ans de guerres, un siècle de répression, de terrorisme inquisitorial: « Seront considérés comme accusés d’hérésie ceux que désignera la rumeur publique ou ceux qui, sur dénonciation de gens honorables et sérieux, auront été classés comme tels, légalement, par l’évêque ».
Ainsi tout un peuple s’enfonce dans une nuit inquisitoriale impitoyable. L’inquisition est un tribunal qui a sa propre police et ses méthodes dignes de la Gestapo et du KGB dans les dictatures du 20e siècle. Dorénavant, chacun devra apprendre à se taire, pire à se méfier de ses voisins comme de ses propres amis ou de sa propre famille. La philosophe Simone Weil (1909-1943) écrit, quelques jours avant sa mort en 1943, à propos de la conquête du comté de Toulouse par la France qu’elle compare à l’occupation nazie: « On peut trouver dans l’Histoire des faits d’une atrocité aussi grande, mais non plus grande »… Ces méthodes vont briser les structures sociales et les solidarités. C’est la police inquisitoriale qui va détruire inexorablement le catharisme et l’esprit de résistance occitane.

Montségur, « tête de l’Hydre à décapiter »

Après la soumission plus ou moins feinte des seigneurs et des consulats occitans à l’Eglise et au roi, une seule place « rebelle » résiste toujours: Montségur! « La tête de l’Hydre qu’il faut décapiter », dit Blanche de Castille… Une armée de Louis IX met le siège en mai 1243 au pied du célèbre Pog pyrénéen.
A ce moment, près de cinq cents personnes vivent dans le château et dans le village construit sur les pentes: la famille du seigneur Raimon de Péreille, des écuyers, des faidits et plus de deux-cents religieux cathares. Le tout forme un ensemble bien organisé, où chacun participe à la vie et au travail de la communauté.
Le siège va durer dix mois. Début mars 1244, quand la situation est devenue intenable, Pierre-Roger de Mirepoix négocie une trêve de quinze jours. A l’aube du 16 mars, les Français prennent possession du château de Montségur et deux-cent-vingt-cinq personnes -tous « Bons Chrétiens »- périssent sur un immense bûcher au pied du Pog : « Refusant la conversion à laquelle ils étaient invités, ils furent brûlés dans un enclos fait de pals et de pieux où l’on mit le feu et passèrent dans le feu du Tartare. », écrit le chroniqueur contemporain Guilhem de Puylaurens.
Avec la fumée de Montségur, s’envolent les derniers espoirs de reconquête et d’indépendance du Comté de Toulouse.

Un événement historique

Le 16 octobre 2016, l’évêque de Pamiers doit présider une cérémonie en présence de la municipalité de Montségur et des membres de Convergencia Occitana, pour reconnaître officiellement que l’éradication des Cathares est une faute, contraire aux valeurs de l’Evangile. Et cet acte de l’Eglise ariégeoise constitue un événement historique capital. Il faut rappeler que le pape actuel choisit pour la première fois le nom de François en souvenir de l’apôtre des pauvres d’Assises, dont la mère était occitane et dont ses disciples Franciscains furent aussi persécutés par l’inquisition dominicaine après les Cathares, comme le moine de Montpellier Bernard Délicieux torturé et mort à la Pâques 1320 au « Mur » de Carcassonne.
Comme me l’écrit un ami dont l’épouse est de la famille Authié-Balat de Montségur, « la guerre faite à l’Occitanie au début du XIIIe siècle fut un « hold up » sur les terres de la dynastie raymondine et sur celles des Trencavel, elle fut un « hold up » sur une civilisation, elle fut une dépossession… »
C’est aussi ce qu’écrivait au début du 18e siècle Dom Vaissette, pourtant bénédictin, dans la monumentale Histoire du Languedoc: « Les principaux instigateurs de la guerre contre Raymond songeaient moins à s’assurer de sa catholicité qu’à le déposséder de ses domaines et à s’enrichir de ses dépouilles. »
Et à présent, qu’en pense la France jacobine? Est-elle prête, elle aussi, à faire amende honorable et à reconnaître que la conquête sanglante du comté de Toulouse, devenu aujourd’hui la région Occitanie, par les armes et le feu des bûchers fut un crime? On peut en douter…

Georges LABOUYSSE

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