C’était il y a 100 ans : 1914. Les origines d’un conflit généralisé

“Au travers de cette crise de délire européen, la révolution jai l lira de toute part d’un bout à l ‘autre de l’Europe”
Jean Jaurès (16 juin 1913)

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25 mai 2014 : date historique, disent certains, après le score du FN aux élections européennes, un parti qui prône la destruction de l’Union Européenne, pour en revenir à la bonne vieille Europe des Etats nationalistes du XXème siècle, qui a compté plus de cent  millions de victimes.

31 juillet 1914 : assassinat de Jean Jaurès, qui a lutté durant des années pour éviter l’explosion de cette même Europe et qui sera le  premier mort d’un conflit européen d’abord, généralisé au monde entier ensuite.

 

Au bal du meurtre et de la folie

Durant près de 30 ans, Jaurès commentera quotidiennement dans « La Dépêche de Toulouse », dans  » L ‘ H u m a n i t é « , dans la « Revue de l’enseignement Primaire », les événements liés aux rivalités coloniales des États européens, qui engendreront des conflits sanglants avec un point d’orgue : une confrontation généra le de tous ces États pour satisfaire leurs propres intérêts financiers et coloniaux en même temps que leur orgueil nationaliste.

Le 1er décembre 1912 déjà, il devine 14-18 avec ses conséquences et parle des femmes devant la g uerre :  » Est -ce que toutes les femmes de l’Europe ne vont pas élever contre le crime une protestation émouvante? […] Des millions d’hommes seront aux champs de carnage. Contre la menace meurtrière des bombes, contre l’horreur des maladies pestilentielles , ils ne seront pas soutenus par la force d’une idée, par la grandeur d’une cause. Et des millions de femmes, restées au foyer plus qu’à demiéteint, souffriront toutes les tortures morales et physiques. Elles ne parviendront pas à comprendre pourquoi on les supplicie et bientôt dans d’innombrables familles ouvrières privées de leur chef, la misère et la faim s’ installeront . Est-ce qu’on s’imagine que ces millions de pauvres femmes subiront inertes et passives cette épreuve insensée? […] Au travers de cette crise de délire européen la révolution jaillira de toute part d’un bout à l’autre de l’Europe. Elle jaillira des colossales armées menées à l’abattoir par la Folie. Elle jaillira du coeur innombrable et souffrant des femmes torturées dans leur âme et dans leur chair, outragées dans leur raison et dans leur coeur par l’absurdité d’un sacrifice sans objet. Vraiment, sir Winston Churchill a raison de dire que cette cris e ne laissera debout en Europe aucune institution.[…] Demain on poussera des millions d’hommes […] au bal du meurtre et de la folie. »

C’est la lumière qu’on chicane

À plusieurs reprises, Jaurès a montré que les désordres européens des années 10 résultent de la violat ion par la France des accords internationaux comme celui d’Algésiras pour le Maroc, qui avait été arbitré par des pays européens. Et c’est alors la course au vol de territoires, que Jaurès dénonce dans La Dépêche du 6 octobre 1912 :  » L ‘ é t é dernier, toute l’Europe s’est demandé si elle n’étszfitreait pas à la veille de la guerre à propos du Maroc. Cet été, elle se demande si les affaires des Balkans ne vont pas déchaîner un conflit européen. La guerre éclaterat-elle entre les quatre puissances balkaniques de la Turquie ? Si elle éclate, parviendra-t-on à la localiser ? Les intérêts ou tout au moins les ambitions de l’Autriche et de la Russie s’opposent. Le jour où le canon gronderait dans la Péninsule, il serait difficile aux Autrichiens et aux Russes de ne pas intervenir […]. Quelle Europe barbare ! […] C’est un océan fangeux et qui n’a pas de rivage. Ah ! vous êtes allé au Maroc ! Je vais en Tripolitaine. Ah ! vous êtes allée en Tripolitaine, vous, Italie, moi Monténégro, moi Serbie, moi Bulgarie, moi Grèce, je ne vise que la Turquie. À moi, la Macédoine ! À moi l’Albanie ! À moi les îles de l’Archipel ! Où cela s’arrêtera-t-il ?

Après l’orient de l’Europe, c’est l’Asie, c’est la Chine, c’est la Perse, c’est le Tibet, c’est la Mongolie, ce sont les archipels océaniens, ce sont les colonies africaines du Portugal qui fourniront matière à combinai sons, à voleries compensées, à brigandage circulant, à virements et échanges de violence et de mensonge. Et dans cet abîme sans fond s’engloutiront les ressources, l’honneur vrai, la conscience des peuples. Et les dépenses stériles croîtront. Et la cherté de la vie deviendra intolérable. Et l’inévitable révolution sociale qui se serait développée dans le calme, selon les méthodes de la démocratie progressive, sera livrée à toutes les forces sauvages de l’instinct déchaîné. […] Ce n’est pas par des habiletés diplomatiques surannées qu’on atténuera ce mal immense. […] C’est en inaugurant un droit international nouveau. […]

Mais que les vues des gouvernants sont courtes ! C’est précisément à l’heure où l’immense désordre international oblige toutes les consciences à s’ interroger .. . [ .. .] que la République gouvernementale de France interdit aux instituteurs de comprendre les temps nouveaux. Elle veut les réduire à balbutier quelques exclamations dénuées de sens ou à répéter mécaniquement quelques formules rédigées dans les bureaux de la rue de Grenelle par quelques fonctionnaires fatigués. Les nuées s’amoncellent et c’est la lumière qu’on chicane. »

L’Europe énervée

La situation s’aggrave dans toute l’Europe en 1914. Le 5 juillet Jaurès écrit dans La Dépêche :  » Qu’on se figure ce que serait l’Europe si demain, dans cette Europe saturée de forces explosive s, la guerre générale éclatait. Les guerres de nationalité, les guerres de race, les guerres sociales se mêleraient dans la plus farouche tempête de fer e t de feu qui soit passé e sur le monde. La force brutale est arrivée à une sorte d’impasse historique Elle ne peut plus résoudre les problèmes. […] Des méthodes nouvelles 23 s’imposent à l’Europe si elle ne veut pas sombrer un jour prochain dans l’universelle barbarie. »

Il poursuit le 22 juillet: « Le monde, dans les quatre dernières années, a dépensé pour la guerre ou la préparation à la guerre, cent milliards. Cent milliards, c’est-à-dire de quoi traiter merveilleusement l’aménagement de la planète et les oeuvres de justice sociale. Partout, les budgets sont tendus jusqu’à la limite de rupture. Partout, les impôts sont écrasants, et voici que la France, obligée de faire face à un déficit de milliards, se demande avec angoisse si sa force de production ne fléchira pas sous le fardeau.

Il accuse le 25 juillet à Vaise les gouvernements d’Europe:  » [ . . . ] Lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par l es armes au Maroc, c’était ouvrir à l’Europe l’ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c’est nous qui avions le souci de la France. […] La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l’Autriche ont contribué à créer l’état de choses horrible où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cauchemar. » Il poursuit le 30 juillet dans La Dépêche: « […]L’Europe a oublié les dix ans de compétitions, d’intrigues, d’abus de la force, de mauvaise foi internationale qui ont grossi l ‘abcès. Elle a oublié le Maroc, la Tripolitaine, les horreurs balkaniques, les imprudences de la Serbie. Elle a oublié même que l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, qui est à l’origine du conflit actuel, a é té préparée par l’accord de l’Autriche-Hongrie et de la sainte Russie slave. […] »

Le 29 juillet Jaurès rencontre à Bruxelles les dirigeants des partis socialistes d’Europe : il convoque pour le 9 août à Paris un congrès de l’Inter nationale socialiste pour barrer la route à l’internationale guerrière. Mais on n’attendra pas que les peuples réfléchissent et décrètent une grève générale en Europe : le 31 juillet Jaurès est assassiné et la guerre sera vite déclarée dès le 2 août 1914 ; l’Europe sombrera dans le chaos en entraînant le monde entier. Tout ce qu’avait redouté Jaurès va dès lors se réaliser…

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Mais où est l’Europe ?

Dans tous ses articles, Jaurès mettra l’accent sur la nécessité de résoudre les différends entre les nations par une diplomatie à ciel ouvert et par le recours systématique à un arbitrage. Il souhaite tout naturellement que l’Europe dans son ensemble soit cet arbitre, pour que notre continent ne soit plus cet te terre gorgée de sang humain depuis l’Antiquité…

Il écrit dans l ‘ H u m a n i t é du 16 juin 1913 à propos du conflit des États balkaniques: « […] Il est vrai qu’il aurait mieux valu pour tous, pour les États balkaniques, pour l’Autriche, pour la Russie et pour l’Europe elle-même, que ce fût l’Europe tout entière qui fût arbitre. Mais où est l’Europe ? […]

La même question se pose avec autant d’acuité aujourd’hui. Cent ans après la mort de Jaurès, nous sommes bien loin d’une Europe des peuples et des régions solidaires…

Georges Labouysse

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