Les projets gouvernementaux – réformes des programmes en lycée, du Baccalauréat et de l’entrée à l’Université…- s’accumulent. Des mesures parfois positives sont prises mais restent ponctuelles, sans incidence majeure sur l’édifice ou désamorcées par d’autres: dédoublement des publics en primaire dans les établissements en difficulté, instauration de chorales, promotion de l’oral…
Face à ce que beaucoup considèrent comme une « stratégie du choc » délibérée, il importe de répondre de manière solidaire et constructive, pour une authentique promotion des services publics d’éducation et de recherche .
Pour une politique éducative inclusive
La crise du système éducatif s’inscrit dans un contexte plus large de crise (géo)-politique –celle du système démocratique- et au-delà civilisationnelle –celle du monde occidental régi sur un modèle néolibéral. Elle se traduit notamment par les phénomènes suivants : l’accroissement inquiétant des inégalités scolaires et universitaires, notamment au détriment des quartiers populaires et du monde de l’immigration , une gestion souvent technocratique des institutions, une perte d’intégrité intellectuelle et morale de l’Université et du monde enseignant, pris dans les nasses d’une gestion autoritaire et d’une violence juvénile réactionnelle (dans le secondaire).
D’une manière générale, le système scolaro-social est à bout de souffle et donne des signes d’engrenage, avec d’une part une communauté nationale d’origine qui vit souvent dans l’entre-soi et de l’autre des quartiers populaires et des établissements ghettoïsés . Ce système élitiste et discriminant est en grande partie responsable de la montée dangereuse d’un populisme réactionnaire et xénophobe, ainsi que du radicalisme religieux et du complotisme.
La société civile, grâce à des acteurs culturels et éducatifs relayés par des médias indépendants, travaille à sortir de ces clivages intercommunautaires et à faire de l’Ecole inclusive une réalité. Il reste également à résorber le hiatus interne au monde enseignant, manifesté lors de la réforme des collèges, signe de faiblesse dont profitent les pouvoirs publics. En complément des courants pédagogique et issu des neurosciences, une troisième voie est de valoriser diversité culturelle et interculturalité, d’origine et de genre, comme principes d’une politique éducative anthropologique et dialogique. Comme bases d’une formation à une citoyenneté et à une laïcité inclusives, par là même plus solidaires. L’enseignement des langues régionales y trouverait une juste place dans le dispositif.

Préconisations
-favoriser la mixité sociale à l’Ecole
-promouvoir l’enseignement des langues régionales (occitan) et de l’arabe
-Valoriser des éléments moins connus du programme d’histoire (sur les empires africains, l’esclavage, de l’Islam….), la littérature francophone et du monde, l’enseignement moral et civique sous ces aspects, la culture de l’oralité
-Comparer les programmes d’espagnol, d’anglais et de français en matière d’interculturel
– Valoriser la méthodologie comparative et contrastive en pédagogie et dans les disciplines: littérature et philosophie comparées, géo-politique comparative (en SES)…
– Faire connaître les enseignements de langue et de culture d’origine (Elco) et l’évolution de ce secteur
– Promouvoir la fête de la francophonie (le 20 mars), les projets d’établissement et de classe à partir de festivals culturels, les jumelages Nord-Sud…
-A l’image des campagnes pour l’égalité garçon-fille et pour l’inclusion du handicap, alimenter le dialogue des cultures d’origine, en étayant les concepts d’ «intersectionnalité» (ou solidarité inter-catégorielle face aux stéréotypes et discriminations de diverses natures) d’«équité» (c’est-à-dire d’égalité en droits pour des publics différenciés), d’«éducation à la paix», de «fraternité» 3e pilier républicain en réserve

Face au capitalisme cognitif, promouvons le rééquilibrage des relations interdisciplinaires

La réforme des lycées s’inscrit dans une logique d’harmonisation européenne des systèmes éducatifs, similaire à celui du supérieur lancé par le processus de Bologne en 1999. Or, le contexte de référence est celui d’une « économie de la connaissance » (ou capitalisme cognitif) qui instrumentalise la révolution numérique et qui, à ce stade spéculatif du développement socio-économique, discrimine savoirs et cultures en fonction de leur degré de rentabilité et de compétitivité. Technoscience et économicisme sont renforcés au détriment des sciences humaines et sociales (SHS), et du champ des LLA (Lettres, langues et arts), dont font partie les langues régionales. Raisons pour laquelle le courant anti-pédagogique et anti-intellectuel est aussi virulent cela au nom du « simple bon sens » et en l’absence de réponse argumentée des ESPE, raison pour laquelle est unilatérale la démarche de promotion des mathématiques , et des neurosciences (sciences cognitives issues de la biologie) dans le Conseil d’orientation de l’Education nationale . Pendant qu’un tronc commun interdisciplinaire est créé en informatique (« humanités numériques »), en SES, les sciences sociales seraient, quant à elles, séparées de l’enseignement de l’économie, jugé prioritaire . Quant aux enseignements linguistiques, ils pâtissent depuis une décennie de l’austérité budgétaire, qui a entrainé la baisse des horaires et la fin des options langues vivantes 3 en lycée. Comme les langues régionales et l’arabe, russe, italien, portugais…sont désormais des disciplines rares. Les départements universitaires de langues anciennes périclitent dangereusement. La disparition des filières risque de marginaliser davantage encore les enseignements littéraires, ceux de la filière L. Face à un tel bilan, les démissions se succèdent à la tête du Conseil supérieur des programmes, institution indépendante du ministère et dont l’avenir est compromis .
Préconisations
– Pour une législation qui protège les savoirs disciplinaires comme biens publics et éléments du patrimoine de l’humanité. Défense des disciplines minoritaires et rares, et de la recherche fondamentale
-Relations sciences/LLA-SHS-langues régionales/occitan: pour un rééquilibrage interdisciplinaire, en matière de politique éducative et de professionnalisation

La démocratisation de l’Education nationale condition de sa refondation. Cas du monde enseignant et des publics scolaires
Dans un contexte marqué par la « guerre contre le terrorisme » et la banalisation de l’état d‘urgence, la progression de l’autoritarisme administratif, celui des corps intermédiaires, est notable . À une gestion brutale de personnels hautement qualifiés, s’ajoute trop souvent également un mépris de la représentation syndicale, qui va jusqu’à l’intervention ministérielle dans une formation syndicale . La promulgation de la loi Sécurité intérieure le 30 octobre 2017 parachève ce dispositif : des fonctionnaires pourront être radié·e·s sans autre forme de procès, au motif que leur comportement ne serait pas compatible avec leurs fonctions. Le régime policier qu’inaugure cette loi correspond dans les faits à des éléments programmatiques de l’extrême droite.
L’absence de démocratisation de la gouvernance de l’Education Nationale et de promotion de ses ressources humaines est l’une des raisons du semi-échec de sa refondation (loi d’orientation et de programmation de 2013) . Dans le même temps, remise en cause des libertés académiques et censure sont menées à l’Université, singulièrement dans le champ des sciences humaines et sociales sur les sujets controversés –sur le racisme d’Etat, sur l’islamophobie, l’intersectionnalité…- . Les pouvoirs régaliens (les forces de l’ordre) ont été accrus d’une manière significative dans la même période : ces politiques institutionnelles participent du déséquilibre du pays et de l’affaiblissement de l’Etat de droit.
En l’absence de véritable remédiation aux discriminations liées aux origines et aux décrochages scolaires qui en résultent, au chômage de masse pour les jeunes, à la montée de l’extrême-droite dans l’électorat, incivilités et faits de violence de la part d’élèves se manifestent de manière toujours plus prégnante, singulièrement dans le secondaire. Ce phénomène ne peut qu’être renforcé avec les nouvelles modalités d’accès à l’Université (avec les fameux «attendus» et la plateforme Parcoursup), qui introduisent une sectorisation territoriale et une sélection dont les publics d’origine populaire paieraient le prix fort.
Préconisations
– une campagne unitaire pour la défense/promotion des métiers de l‘éducation, qui serait source de remobilisation pour les professionnels et pour l’opinion publique, sur des objectifs démocratiques et de paix civile (refus des violences administratives et sociétales)
– le renforcement des prérogatives de la Délégation ministérielle à la prévention de la violence scolaire, de la Médiation de l’Education nationale, qui doivent collaborer avec les syndicats, l’Autonome de Solidarité (sur le modèle réussi de la campagne contre le harcèlement entre élèves)
– Une orientation des lycéens et étudiants qui respecte leur droit à suivre des études en fonction de leurs vœux, et non pas en fonction des besoins des marchés et des budgets ministériels
Pour conclure, pour paraphraser l’intitulé d’un essai inspirant, c’est d’une « Ecole du désastre » que la « stratégie du choc » employée risque bel et bien d’accoucher. Désastre sur le plan des programmes et des méthodes d’enseignement, de l’orientation des publics et de la gestion des personnels…Désastre camouflé par des mesures parfois positives mais ponctuelles, sans incidence majeure sur l’édifice ou désamorcées par d’autres: dédoublement des publics en primaire dans les établissements en difficulté, instauration de chorales, promotion de l’oral… Cette « réaction sur toute la ligne » , qui s’appuie sur les limites et erreurs de la mandature précédente ainsi que sur la désorientation de l’opinion, ne pourra être endiguée sans une convergence de vues et une collaboration entre différents acteurs éducatifs, qu’ils soient pédagogues, didacticiens, spécialistes de disciplines, de l’interculturalité et des neurosciences. Seule une alternative programmatique de cet ordre sera en mesure de remobiliser l’opinion et les professionnels dans un sens progressiste, celui d’une culture scolaire et républicaine rééquilibrée et régénérée . En dépend bien sûr l’avenir de l’enseignement des langues régionales, dont l’occitan.
Martine BOUDET.

Notes :
-1- Martine Boudet, Le système éducatif à l’heure de la société de la connaissance (Coord, PUM, 2014)
http://pum.univ-tlse2.fr/~Le-systeme-educatif-a-l-heure-de~.htm
-2- 1er appel de la Coordination nationale de l’éducation/CNE, à l’initiative des organisations et associations suivantes : CGT-Ferc, FO Fnec FP, FSU, SGL, Solidaires étudiant.e.s, SUD éducation, UNEF, UNL, UNEL SD, ASES, FCPE, Sauvons l’Université ! (27 janvier 2018) http://www.sauvonsluniversite.fr/spip.php?article8028
-3- 13e rapport sur les inégalités entre les enfants des pays riches, réalisé par Innocenti pour l’Unicef (avril 2016)
https://www.la-croix.com/Famille/Education/Inegalites-entre-enfants-France-pointee-doigt-Unicef-2016-04-14-1200753311
« En matière d’égalité dans l’éducation, la France se situe au 35e rang, c’est-à-dire à deux places du dernier. Notre système éducatif est l’un des mieux lotis dans le monde, mais il semble très moyennement performant. La politique de l’éducation en France doit être plus ciblée sur les enfants en échec scolaire. D’une manière générale, le rapport montre que les politiques publiques françaises laissent de côté les plus vulnérables, en ne prenant pas en compte les spécificités de ces populations. »
Aude Martin, « Réussite scolaire et équité ne vont pas toujours de pair »(Alternatives économiques, 13/02/2018)
https://www.alternatives-economiques.fr/reussite-scolaire-equite-ne-toujours-de-pair/00083180
« La France est championne des inégalités scolaires. « Les élèves issus des milieux les plus défavorisés en France ont quatre fois plus de chances que les autres d’être parmi les élèves en difficulté (contre trois fois en moyenne dans l’OCDE) » indiquait l’OCDE dans la dernière édition de sa fameuse enquête (Pisa), publié en décembre 2015.
-4- Aurélie Gascon, « Luc Ferry, les quartiers pourris, leurs 98 nationalités et nous sur le terrain » (Bondyblog) http://www.bondyblog.fr/201711220842/luc-ferry-les-quartiers-pourris-leurs-98-nationalites-et-nous-sur-le-terrain/#.WhUtGZfjI0M

-5- Loi d’orientation pour la refondation de l’Ecole de la République (2013). Article 1er du Code de l’Education.

-6- Parmi les institutions et associations qui traitent ces questions, toutes assez marginalisées, il y a la revue Diversité-CANOPE, le réseau de lutte contre les discriminations (IFé-ENS de Lyon), le réseau international Education et Diversité/RIED, l’ISCRA, l’IRFAM (Belgique), le réseau didactique du FLE-FLS….

-7- Catherine Chabrun, Questions de classe(s), « Un ministre en marche arrière »
https://www.questionsdeclasses.org/?Un-ministre-en-marche-arriere
A l’opposé :
Jean-Paul Brighelli « Et maintenant, la formation des maîtres » Valeurs actuelles, 15 février 2018
http://www.valeursactuelles.com/societe/et-maintenant-la-formation-des-maitres-93290

-8- Cédric Villani et Charles Torossian, « 21 mesures pour l’enseignement des mathématiques » (rapport, février 2017)
-9- Nommé à la tête du nouveau Conseil scientifique de l’éducation nationale, le spécialiste des sciences cognitives et professeur au Collège de France, Stanislas Dehaene a un credo réducteur: « enseigner est une science ».
http://www.lemonde.fr/sciences/article/2018/01/09/stanislas-dehaene-des-neurosciences-aux-sciences-de-l-education_5239132_1650684.html#HhMgE2Z7JgAlVdd3.99

« Ecole : l’utilisation des neurosciences interroge des enseignants », (Le Monde, 15 01 2018)
http://mobile.lemonde.fr/education/article/2018/01/15/neurosciences-leur-utilisation-politique-interroge-des-enseignants_5241823_1473685.htm

-10- Stéphane Beaud et Thomas Piketty , « Eloge des sciences économiques et sociales » ( Alternatives économiques, 13 février 2018), http://www.sauvonsluniversite.fr/spip.php?article8101
Philippe Watrelot, « Les cinq malédictions des SES » http://philippe-watrelot.blogspot.fr/2018/02/les-cinq-maledictions-des-ses_11.html
-11- Après celle du président Michel Lusson, celle de la vice-présidente Sylvie Plane a donné lieu à ces articles :
http://www.liberation.fr/france/2018/02/04/education-nationale-le-conseil-superieur-des-programmes-a-ete-depossede-de-ses-missions_1627450
http://www.liberation.fr/france/2018/02/04/le-conseil-superieur-des-programmes-a-ete-depossede-de-ses-missions-denonce-son-ex-vice-presidente_1627403
-12- Debarbieux Eric, Ne tirez pas sur l’école !… Réformez-la vraiment (Armand Colin, 2017)
http://www.armand-colin.com/ne-tirez-pas-sur-lecole-reformez-la-vraiment-9782200620042
https://alerteconditionenseignante.wordpress.com/2018/02/07/eric-debarbieux-ne-tirez-pas-sur-lecole/

-13- Dossier sur l’affaire du stage de Sud Education 93 et le ministre Blanquer (Questions de classes) http://www.questionsdeclasses.org/?Dossier-sur-l-affaire-du-stage-de-Sud-educ-93-et-le-Ministre-Blanquer

-14- Blog collégial https://alerteconditionenseignante.wordpress.com/
https://alerteconditionenseignante.wordpress.com/2017/12/01/alerte-defense-de-la-condition-enseignante-et-des-professionnels-de-leducation-nationale/

-15- Jérôme Valluy, « Libertés académiques bafouées, il faut réagir » (octobre 2017)
https://blogs.attac.org/commission-enseignement-recherche/article/libertes-academiques-bafouees-il-faut-reagir

-16- Klein Naomi, La stratégie du choc ou la montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2008

-17- Grégory Chambat, L’École des réac-publicains -La « Pédagogie noire » du FN et des néo-conservateurs-(Libertalia, 2016).
Voir cette démarche unitaire à l’initiative du SNUIPP, pour la défense de toutes les sciences de l’éducation:
http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2017/11/24112017Article636471050766421253.aspx
Le Snuipp lance un appel pour que le ministère soutienne toute la recherche
« Il y a un parti pris du ministre en faveur des neurosciences. On sait qu’elles sont importantes mais on n’a pas affaire à des cerveaux de laboratoire mais à des enfants vivants ». A l’issue d’un colloque sur la difficulté d’enseigner, le 23 novembre, Francette Popineau, secrétaire générale du Snuipp, annonce le lancement d’un appel à diffuser toute la recherche dans la formation continue des enseignants. Une cinquantaine de chercheurs soutiennent l’appel, par exemple E. Gentaz, B. Cyrulnik, M. Duru Bellat. R. Goigoux ou P. Meirieu.
« C’est pourquoi on réalise un appel déjà signé par 55 chercheurs pour dire qu’on a besoin de toute la recherche pour progresser. C’est comme cela que l’école va avancer ».
Pour F Popineau, des courants ne sont pas assez reconnus, « ceux qui sont traités de pédagogistes », alors « qu’ils apportent des choses importantes en terme de didactique ou de réflexion sur le métier »

Le texte appelle le ministère à « développer et diffuser la recherche dans tous les domaines intéressant l’école par le biais de la formation… pour construire une école capable de réduire les inégalités ».

Pour réagir : info[a]adeo-oc.eu