« On croit mourir pour la patrie,

On meurt pour les industriels »…

Anatole France

 

Ara i sèm! C’est bien parti pour une année de commémorations, de drapeaux tricolores et de Marseillaises, de prétendus hommages à « nos poilus qui ont sauvé la patrie contre ces féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes« …

Mais parlera-t-on des causes réelles et des conséquences de 14-18, de toutes ces guerres qui ensanglantèrent le monde et surtout l’Europe, en ce XXe siècle le plus barbare de l’Histoire? Ce siècle qui engendrera les totalitarismes les plus odieux et dénombrera près de cent millions de victimes.

Osera-t-on évoquer aussi les grandes manœuvres militaires de l’automne 1913 dans le Toulousain, où les états-majors français et allemands, entre autres, préparaient la guerre et pouvaient se congratuler confraternellement… quelques mois avant d’envoyer les peuples dans la boue des tranchées pour se massacrer mutuellement au nom de leur patrie respective?… Mais quelle « patrie »? Celle de nos patrimoines historiques ou celle des « chevaliers d’industrie », des banquiers et des marchands de canons?

 

Après 1870

 

Après la défaite de l’armée française dans la guerre de 1870, que Napoléon III a engagée contre la Prusse, l’Etat français voit l’Alsace et la Moselle réintégrer le giron des nations germaniques dans l’empire fédéral allemand qui vient d’être créé à Versailles. La toute nouvelle Allemagne est alors en plein essor commercial, industriel et financier.

Au Congrès de Berlin en 1878, le chancelier Bismarck paraît dominer la politique européenne, et son principal souci est d’assurer la paix sur le continent, pour faire de son jeune Etat une grande puissance économique. Dans cette perspective, il doit s’assurer la coopération de la France, qu’il perçoit, non sans raison, comme un danger potentiel de revanche. Il déclare en 1880 à l’ambassadeur français à Berlin: « Je suis et serai toujours prêt à appuyer et à seconder l’action de la politique française, autant qu’elle ne tournera pas ses vues vers ses anciennes provinces d’Alsace. »

Ce qu’il fit. En effet, c’est l’époque où la France de Jules Ferry lance une grande offensive coloniale vers l’Afrique et l’Asie, ce qui ne plaît pas aux autres puissances européennes. D’où  des conflits récurrents pour plusieurs décades, et des alliances à géométrie variable suivant les circonstances… et les intérêts économiques des uns ou des autres.

Ainsi en 1881, Bismarck va soutenir la France en Tunisie contre la Turquie, l’Italie et l’Angleterre; de même au Congo et en Egypte contre les Britanniques. Il appuie aussi Jules Ferry dans sa conquête du Tonkin. Mais en 1885, changement de ministère et de politique extérieure à Paris: Clémenceau impose l’entrée au gouvernement du général Boulanger. C’est alors un nationalisme agressif dirigé essentiellement contre l’Allemagne qui se met durablement en place en vue d’une revanche militaire: c’est ce que redoutait Bismarck, qui souhaitait une stabilité de l’Europe. Mais la menace de guerre se précise en 1887.

Pourtant la population française est encore pacifique, d’après les articles de Jaurès dans la Dépêche de Toulouse, qui met en garde les citoyens contre « le patriotisme tapageur, agressif, provocateur et fou; celui qui crie: A Berlin! et qui mène les Prussiens à Paris. » Dès ce moment Jaurès va commenter quotidiennement soit dans « La Dépêche », soit dans « l’Humanité » qu’il fondera, soit encore dans la « revue de l’enseignement primaire », tous les événements internationaux jusqu’en 1914. Et tous ses écrits seront un plaidoyer permanent pour une résolution pacifique des conflits et des rivalités entre nations et pour un système européen d’arbitrage entre les Etats.

Rivalités coloniales et paix armée

 

De 1887 à 1914, l’on va déplorer une cascade de conflits plus ou moins graves liés aux rivalités coloniales entre les Etats européens, qui portent tous en germe une guerre généralisée possible; un long processus qui verra l’explosion de l’Europe en 1914. Des alliances commerciales et militaires vont se nouer et se dénouer.

Après la tentative d’équilibre européen du chancelier Bismarck, on va malheureusement assister à la montée en puissance de forces nationalistes et militaristes dans nos Etats, qui menacent la paix en Europe. Dans ce contexte, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie vont s’associer dans une « Triple Alliance » pour une défense réciproque, à laquelle adhèreront la Serbie et la Roumanie; tandis que la Russie, en froid avec l’Autriche, négocie son propre traité avec l’Allemagne en 1887 … ce qui n’empêchera pas le tsar d’accueillir en juillet 1891 la flotte française en Russie au son de la Marseillaise; ni d’ailleurs l’Italie de se rapprocher de la France sans quitter la Triple Alliance. Ce qui fait écrire à Jaurès le 18 septembre 1902 ces phrases prophétiques : « L’Europe déjà organisée par la Triple Alliance d’un côté, par l’alliance franco-russe de l’autre, peut se constituer peu à peu en un système définitif d’où toute chance de guerre sera exclue. […] Il vaut mieux organiser dans la paix l’alliance générale des peuples européens. Ce sera le désarmement.[…] Nous n’atteindrons à ce but qu’à la condition d’amortir tous les jours les préjugés chauvins et les passions nationalistes. »

Mais l’optimisme de Jaurès mérite quelques bémols. En Orient la Russie redoute un démembrement de l’empire ottoman et la prise de possession des Détroits par l’Angleterre avec l’appui de l’Italie. Le sultan profite de ces rivalités pour massacrer les Arméniens en toute impunité. En 1897 c’est une guerre gréco-turque pour la possession de la Crête. En 1898 la mission française Marchand « capitule » à Fachoda sur les bords du Nil devant les Anglais, qui veulent empêcher la France de s’établir dans le Haut Nil. En 1902, du fait de son alliance avec la Russie, la France risque d’être entraînée dans un grave conflit où elle n’a aucun intérêt direct: les Russes qui songent à annexer la Mandchourie, s’opposent en Asie à l’alliance anglo-japonaise pour la maîtrise de l’Afghanistan et du Golfe persique.

En 1904 la France et l’Angleterre vont surmonter leurs différents coloniaux et diplomatiques, pour inaugurer une politique d’ « entente cordiale ». En 1905 le Japon allié de l’Angleterre bat la Russie dans une guerre provoquée par leurs rivalités en Corée, tandis qu’à la même époque un incident grave oppose l’Allemagne à la France sur l’avenir du Maroc et à propos du protectionnisme chauvin que les Français y imposent.

Une conférence tenue à Algésiras avec les puissances européennes règlera provisoirement cette question: la banque marocaine sera internationale; le Maroc sera ouvert aux entreprises de toutes les nations, une police franco-espagnole exercera ses compétences sous le contrôle d’un inspecteur international: « Désormais la question marocaine est une question internationale« , écrit Jaurès dans l’Humanité du 3 avril 1906. Mais la France n’en restera pas là! Elle bafouera dans les années suivantes la souveraineté du sultan et violera avec Lyautey l’intégrité du Maroc, ce qui irritera l’Allemagne et les pays signataires de l’accord d’Algésiras.

1907 voit la France, l’Angleterre et la Russie réunies dans une nouvelle alliance: « la Triple Entente »… pour le meilleur et surtout pour le pire! Dès l’année suivante, l’Autriche annexe la Bosnie et l’Herzégovine, ce qui risque de provoquer une guerre avec la Russie attachée aux Balkans, guerre évitée par le soutien de l’Allemagne à l’Autriche.

En 1908 nouvelle menace de guerre: le 5 octobre le prince de Bulgarie Ferdinand de Saxe-Cobourg se déclare « tsar des Bulgares » et proclame l’indépendance de son pays par rapport à la Turquie.

Une nouvelle crise éclate en juillet 1911 quand l’Allemagne envoie une canonnière à Agadir pour protéger ses ressortissants « menacés », comme l’ont fait aussi l’Espagne et la France à Fez: « Pour nous Français, qui les premiers avons violé ou laissé violer par nos coloniaux l’acte d’Algésiras, notre responsabilité est énorme et une guerre qui naîtrait de là serait un crime procédant d’un crime« , écrira Jaurès le 5 juillet 1911. Il ajoutera le 7 juillet: « Ce qui aggrave le péril, c’est l’absence chronique et universelle de bonne foi dans les relations internationales. » Cette affaire finira par un « troc » entre l’Allemagne qui obtiendra des territoires au Congo, et la France qui assurera son protectorat sur le Maroc.

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Vers la guerre généralisée

 

Les Balkans s’agitent de nouveau en 1912 très dangereusement. Jaurès dans La Dépêche du 12 octobre pressent un embrasement général de toute l’Europe: « C’est qu’une fois le conflit des Balkans engagé, il suffira d’un incident minuscule, d’une initiative misérable, pour y impliquer d’autres puissances, et tout d’abord la Russie et l’Autriche« .

Et devant la montée des périls, toute l’Europe se livre à une course effrénée aux armements pour la plus grande joie des marchands de canon. Les hommes politiques confient les préparatifs de guerre à leurs généraux, qui s’empressent de dresser des procédures de mobilisation et des plans de campagne « astucieux »… dont les peuples conduits « à l’abattoir » dans les tranchées pourront apprécier l’efficacité deux ans plus tard!

Les Etats sont pourtant conscients du crime que va constituer cette guerre. Poincaré dira en effet dès 1912: « Une guerre qui naîtrait dans ces conditions serait un défi au bon sens, à l’humanité et à la civilisation« . Et son collègue anglais Winston Churchill de confirmer: « Le monde dirait de la génération qui aurait laissé éclater une semblable guerre: c’était une génération de fous. » Et Jaurès de marteler encore le 1er décembre: « Ce n’est pas pour sauver la patrie, ce n’est pas pour conquérir la liberté, ce n’est pas pour affirmer une foi. C’est pour l’imbroglio le plus obscur, pour les querelles les plus futiles, pour les passions les plus misérables. » Il prophétise le 4 décembre: « Mais quelle chose extraordinaire! Tous les gouvernements de l’Europe répètent: cette guerre serait un crime et une folie. Et les mêmes gouvernements diront peut-être dans quelques semaines à des millions d’hommes: c’est votre devoir d’entrer dans ce crime et dans cette folie. Et si ces hommes protestent, s’ils essaient d’un bout à l’autre de l’Europe, de briser cette chaîne horrible, on les appellera des scélérats et des traîtres et on aiguisera contre eux tous les châtiments. »

Après plus de trente ans de conflits récurrents liés aux colonisations de territoires et aux concurrences sur les ressources économiques, c’est donc en toute connaissance de cause que les Etats d’Europe se préparent à un affrontement généralisé. Et dans cette perspective, la France organise de grandes manœuvres militaires nationales à l’automne 1913 dans la région toulousaine en présence de nombreux invités étrangers dont des membres éminents de l’état-major allemand!

Seront utilisées six escadrilles de l’aviation militaire et deux dirigeables, plusieurs compagnies d’infanterie avec les généraux Joffre, Pau, de Castelnau et Chomer; cent mille hommes se déplaceront sur les collines du Gers. Le Président Poincaré viendra à Toulouse pour présider un banquet à la fin des opérations en l’honneur des officiers supérieurs. Une souscription publique est lancée pour financer les festivités, mais le maire Jean Rieux refusera de s’y associer… contrairement au conseil général qui montrera son enthousiasme!

Le 16 septembre, le lieutenant-colonel allemand Detlof von Winterfeld, qui vient assister aux manœuvres françaises est gravement blessé dans un accident de voiture près de Grisolles. Transporté chez un habitant, il sera opéré sur place et soigné par le Docteur Paul Voivenel, qui le sauvera et qui sera décoré à la fois par la France et par l’empereur allemand Guillaume II … et l’on retrouvera von Winterfeld devenu général parmi les officiers qui signeront l’armistice à Rethondes le 11 novembre 1918…

 

L’explosion

 

Après l’assassinat de l’archiduc d’Autriche-Hongrie François-Ferdinand en juin 1914, la situation s’aggrave en Europe. Jean Jaurès multiplie son action pour éviter la guerre, mais il est assassiné le 31 juillet à Paris, après une campagne ignominieuse quotidienne d’une certaine presse nationaliste: « Jaurès, un grossier maquignon du Midi, une de nos hontes nationales, un agent du parti allemand » (Charles Péguy) ; « du point de vue national, ce militant du gaillacois mériterait un châtiment exemplaire dans tout Etat organisé. » (Léon Daudet);  » à la veille de la guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui administrer à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général ne ferait pas son plus élémentaire devoir? Si, et je l’y aiderai » (M. de Waleffe). L’assassin de Jaurès, Raoul Villain, sera jugé après la guerre et sera acquitté « pour service rendu à la France »! Reconnu durant la guerre civile en Espagne, il sera fusillé par les Catalans.

La guerre éclate début août et les soldats, conditionnés par des années de nationalisme exacerbé à l’école en particulier, partiront la fleur au fusil: « Docilement tous s’empressent de venir enchaîner leur liberté, se courber sous le joug militariste« , écrira Louis Barthas, tonnelier du Narbonnais. Tous pensent que la guerre durera peu de temps. Bientôt certains perdent déjà le moral. Un soldat de Grenade-sur-Garonne, écrit à sa femme le 27 décembre 1914: « … cette guerre ne pourra durer éternellement. Je crois que toutes les puissances commencent par en être fatiguées. »

Dans une autre lettre du 15 octobre 1914, il se plaint du mauvais traitement infligé aux soldats d’Occitanie: « Je dois également te dire que le 16e corps est ici bien mal vu. Si je dois être tué, je ne voudrais pas l’être sur cette terre inhospitalière aux enfants du Midi. »

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Et maintenant

 

Louis Barthas dans ses notes de guerre porte un jugement lucide sur cette « Grande Guerre » et il conclue sur la plus grande tuerie de l’Histoire: « On a menti cyniquement en disant qu’on luttait uniquement pour le triomphe du droit et de la justice, qu’on n’était guidé par aucune ambition, aucune convoitise coloniale ou intérêts financiers et commerciaux. Et à propos « des monuments de gloire aux victimes de la grande tuerie« , il dit: « Je ne donnerai mon obole que si ces monuments symbolisaient une véhémente protestation contre la guerre, l’esprit de la guerre… »

Avons-nous bien évolué aujourd’hui? La France est toujours dans ses anciennes colonies d’Afrique. Les événements passés et récents nous montrent qu’on ne peut pas faire confiance à quelque dirigeant que ce soit quand il dit qu’on engage une guerre pour la justice… et pour la France! Serions-nous au Mali et au Niger si nous n’exploitions pas des mines d’uranium pour nos chères centrales nucléaires? Et au fait, les dépenses militaires pour la « sécurité » en Afrique sont-elles prises en compte dans le prix de revient de l’électricité nucléaire? Gageons enfin que la question du terrorisme ne se poserait pas, si les Touaregs pouvaient vivre en autonomie sur les territoires que la colonisation leur a volés depuis plus de quarante ans.

 

Georges LABOUYSSE

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