La révolte dite aujourd’hui « des gilets jaunes » contre les inégalités en tous genres (territoriales, économiques, sociales, fiscales, écologiques, etc…) n’est pas la première.  A l’époque du « Grand Siècle », la révolte des « Croquants » agita durant près de trente ans l’Occitanie considérée comme « Province réputée étrangère » (!).

« Pays d’états » et « Pays d’élection »

 Au XVIIe siècle, la France de l’Ancien Régime était divisée en deux grands ensembles sur le plan fiscal.

D’une part, les régions très anciennement rattachées au domaine royal étaient sous la coupe de fonctionnaires, élus de finance qui achetaient leur charge. Ces serviteurs zélés de l’Etat avaient tout pouvoir pour « récolter » les impôts, usant et abusant de leur charge pour pressurer autant la bourgeoisie des villes que les paysans dans les campagnes. Les provinces soumises à cette loi étaient appelées « Pays d’élection ».

D’autre part, les régions tardivement conquises par les Capétiens, surtout celles du sud de la Loire, couramment désignées comme « Provinces réputées étrangères » (sic), comprenaient des assemblées de députés des trois ordres (clergé, noblesse et tiers-état), qui contrôlaient l’établissement et la perception des impôts directs. L’Occitanie était donc composée de « Pays d’états »… réputés étrangers à la France !

Or au début du XVIIe siècle, pour financer ses guerres, Richelieu a non seulement recours à de nouveaux impôts, mais surtout il décide d’annuler l’autonomie fiscale des pays occitans en les ravalant au rang de « Pays d’élection », c’est-à-dire de les livrer à l’arbitraire des « gabelos ». La « gabelle » est un grenier public où l’on fait sécher le sel avant de le vendre. C’est aussi le nom donné à l’impôt royal sur le sel et à son administration. Le gabeleur ou gabelou est le commis fiscal chargé de recouvrer cet impôt.

Lutte contre la fiscalité abusive de l’Etat et de ses gabelous et lutte pour la défense des libertés, telles sont les deux principales motivations des insurrections à la fois rurales et urbaines, qui vont agiter l’Occitanie durant un quart de siècle avec pour mot d’ordre : « Ouvriers, artisans, laboureurs, gens de service, unissez-vous ! »

Croquants et Cascavèus

Dans le Quercy en 1624, on brûle des maisons, on arrache des vignes et des arbres fruitiers, on massacre les « élus de finance » imposés par Paris. Voici donc une armée de 1500 paysans insurgés dirigés par Barrau un petit noble de Gramat et par Douat un diseur de bonne aventure ! Ils assiègent Cahors et Figeac et invitent les citadins les plus pauvres à rallier leur armée de « Croquants ». Mais le maréchal de Thémines gouverneur du Quercy les extermine. Barrau sera pendu à Gramat et Douat décapité à Figeac.

En 1630 c’est la Provence qui prend les armes à l’annonce du changement de statut fiscal. Coriolis, le président des états provinciaux donne le signal : « Les libertés de la Provence seront maintenues par n’importe quels moyens ! ». Le 19 septembre, le peuple d’Aix envahit les rues en criant : « A las armas ! Morirem per la patria ! ». L’intendant d’Aubret, qui vient juste d’arriver pour imposer les nouveaux élus fiscaux, s’enfuit par les toits. Comme signe de reconnaissance, ils choisissent un grelot (appelé « cascavèu » en occitan) orné d’un ruban blanc, qu’ils arborent à la boutonnière, d’où le nom de « révolte des Cascavèus » donné à leur mouvement qui gagne rapidement la campagne.

Le 7 novembre, les paysans des alentours, armés de fourches et de faux rejoignent les « Cascavèus » d’Aix et prennent d’assaut les riches demeures des « rèiaus » (les royalistes francophiles). Une véritable révolution des idées politiques se propage par des pamphlets remarquables, tel celui intitulé « Remontrances de Laophile » -nom d’origine grecque qui signifie « l’ami du peuple »-, où l’on fustige l’absolutisme capétien et où l’on préconise la primauté de l’intérêt général. Les Cascavèus dirigeront de fait le pays durant six mois et seront imités par Forcalquier et Reillane. Mais le 18 mars 1631 le prince de Condé entrera dans Aix et rétablira l’ordre sans ménagement.

Les chefs insurgés sont condamnés à mort. Coriolis qui s’est enfui est repris à Saint-Jean-Pied-de-Port et mourra enfermé dans une casemate de pierre. Malgré tout, devant l’ampleur de la résistance provençale aux diktats de Paris, Richelieu doit annuler son édit, qui faisait de la Provence un « pays d’élection ».

«Perqué junar, perqué plorar ?

Amb los lops nos cal bramar !

A las armas, païsans !

Gabelaïres, renovièrs,

Caçem-los !

Chant de guerre languedocien

L’épopée de Montmorency

Le Languedoc n’échappe pas à la crise. Une pétition circule contre les « élus de finance ». En juin 1632 c’est la grève de l’impôt, suivie d’un véritable soulèvement populaire contre le pouvoir capétien, dirigé par le gouverneur du Languedoc Henri II de Montmorency, filleul d’Henri IV. Occitan par sa mère et protecteur du poète toulousain Godolin, il est apprécié par la population. Plusieurs villes se joignent au mouvement en juillet, ainsi que les états provinciaux. Mais le 1er septembre 1632, les troupes royales battent la coalition languedocienne près de Castelnaudary. Montmorency est capturé et Richelieu exigera sa condamnation à mort: il sera décapité à la hache dans la cour du capitole à Toulouse le 30 octobre 1632. Henri de Montmorency, par sa mort tragique, restera dans la mémoire occitane un héros d’épopée.

Guyenne dans la tourmente

 L’année suivante, Dax et Mont-de-Marsan dans les Landes de Gascogne se soulèvent à leur tour contre la gabelle. Puis nous voici à Bordeaux où une nouvelle taxe sur le vin vient mettre le feu aux poudres. Le 14 mai 1635, l’Hôtel de Ville est pris d’assaut. Des gabelous sont massacrés, les prisons sont ouvertes, on dresse des barricades, des maisons brûlent et les insurgés se barricadent dans la basilique. Il faut deux mois au duc d’Epernon pour venir à bout de la rébellion dirigée par François Siméon dit « le Petit More » et le batelier Lureau. De nombreuses villes de Guyenne suivent l’exemple de Bordeaux et pourchassent les gabelous. A Agen une quinzaine de personnes seront tuées. Mais ici les bourgeois ne soutiendront pas l’émeute et provoqueront son échec.

L’année 1636 marquera le début d’une nouvelle guerre des Croquants, qui gagnera pour huit ans le nord de l’Occitanie : Périgord, Quercy, Rouergue, Auvergne ; et aussi le sud de la Garonne avec la Gascogne et le Couserans. A Sainte-Foy-la-Grande, les représentants des trois classes sociales s’unissent pour diriger la révolte : un petit noble, Jean de Fette ; un bourgeois, le notaire Léonard Bonami ; et un ouvrier surnommé Le Turc. La cité d’Eymet et Bergerac les suivent.

Près de Périgueux, 60 000 paysans se rassemblent pour constituer une armée et ils élisent La Mothe, gentilhomme seigneur de La Forest, comme commandant. Ordre est donné à tous les habitants de s’armer pour se défendre, et aux troupes de ne pas toucher aux biens des particuliers. Un brin de paille piqué dans le chapeau sera leur signe de ralliement. Ainsi naît la « Commune de Périgord ». Une plate-forme de revendications est établie à l’adresse du gouvernement : halte aux impôts iniques et aux exactions des militaires royaux ; élévation du Périgord au statut de « Pays d’états ». Aussi les « élus de finance » sont contrôlés et on leur fait rembourser tout l’argent perçu… avec les intérêts ! Le 13 mai 1637, la population de Bergerac aide 6000 Croquants à s’emparer de la ville. Mais en juin, l’armée royale de La Valette livre un combat sanglant pour s’emparer d’Eymet qui relève plus de 10 000 morts . Puis c’est au tour de Bergerac: le général des Croquants obtient cependant une amnistie générale pour les insurgés et quitte la ville. Originaire de la région de Sarlat, voici à présent le fameux Buffarot, tisserand de son état, dissident de l’armée de La Mothe et l’un des rescapés de la bataille d’Eymet. Il soulève le Quercy, impose les riches et incendie les châteaux de ceux qui refusent de payer l’impôt de guerre aux Croquants.

Les troupes de répression le bloquent près de Villeréal le 14 mai 1635. C’est là que, sommé de se rendre, il répond : « Non pas, tant que me restarà una torta e un candèl ! Il réussit à s’échapper, mais peu de temps après, il sera pris par trahison et exécuté sur la place de Monpazier le 6 août 1637, le jour de la foire : «Sans être bandé, il fut rompu vif de tous ses membres, les uns après les autres, la tête la dernière. Ses bras et jambes furent exposés en divers endroits, son corps exposé sur un cerisier au carrefour de Bernadet. Sa tête, montée sur une pique, fut portée sur la place de Belvès ».

Le feu révolutionnaire est ravivé en décembre 1638 dans le Périgord sous l’égide de Pierre Greletty qui ne parle que gascon. Il prend le maquis dans la forêt de Vergt où il organise une véritable guérilla contre les royaux durant trois ans. Sur le plan social, il inverse les rôles : pour soulager la misère des paysans, il force les nobles de son secteur à s’acquitter d’un impôt en nature en faveur des laboureurs… Garnisons et châteaux sont attaqués, le produit des impôts est confisqué… Louis XIII et Richelieu sont fort désappointés : cette guérilla mobilise plusieurs régiments en Périgord, sur la route entre Paris et les Pyrénées, en pleine guerre contre l’Espagne… Alors Richelieu entame des négociations avec les guérilleros du Périgord qui seront amnistiés… et en novembre 1641, Greletty se paie le luxe d’une entrée triomphale dans Périgueux avec ses troupes, drapeau rouge en tête et paille au chapeau. Toujours invaincu, il dépose les armes le 19 décembre… et le roi le nomme capitaine et gouverneur de la forteresse de Vercelli dans le Piémont où il finira sa vie.

 Les derniers assauts

Le pouvoir n’en a pas terminé pour autant avec les révoltes populaires anti-fiscales. En 1642 Richelieu disparaît, bientôt suivi par Louis XIII qui laisse le trône à un enfant, Louis XIV en 1643. En mai de cette année-là, artisans et commerçants de Villefranche capitale du Rouergue descendent dans la rue sous la direction d’un sellier, Bernat Calmels dit La Fourque. Le 3 juin ils sont rejoints par 1200 hommes armés des environs, qui entrent dans la ville avec tambours et trompettes, commandés par le chirurgien Jean Petit de Montpezat-de-Quercy et par le maçon de Roussenac Guilhem Brasc, dit La Paille. Mais à la suite d’actions mal réfléchies, cette révolte sera écrasée et ses chefs arrêtés. La Fourque, le tisserand Vernhes et l’ouvrier Ferrière seront exécutés à Najac. Le 8 octobre on organise à Villefranche le supplice des autres, au cours d’un spectacle grandiose pour impressionner le peuple.

Devant l’église, le cordonnier Guinot de Cajarc, le cardeur Larivière et les ouvriers Lapèze et Portara sont pendus, tandis que Jean Petit et La Paille sont écartelés vifs sur la roue. On coupe les têtes des deux derniers et on les expose au-dessus des deux portes de la ville… comme c’était la coutume chez les Celtes !

L’histoire de Jean Petit a donné lieu

à une chanson occitane très populaire :

« Joan Petit qué dança ! »

« Jan Petit que dança

dab lo rei dé França 

dab lo det..det..det …(le doigt)

dab la man..man..man …(la main)

dab lo pè…pè…pè (le pied) 

dab la camba (la jambe) ...

dab lo genolh (le genou) etc. »

 

Jusqu’en 1646 on va assister encore à des insurrections de Croquants en Gascogne ce qui fait écrire à l’intendant Charreton : « La désobéissance et l’obstination de ces peuples de Gascogne ne sont pas imaginables »… Jules César n’aurait pas dit le contraire, lui qui n’osa pas entrer chez les Aquitains avant leur défaite devant Crassus !

Les Landes, le Couserans et le Languedoc seront le théâtre des derniers affrontements de cette guerre des Croquants, dirigée à la fois contre l’administration fiscale et contre l’Etat absolutiste. Agrippa d’Aubigné, poète et historien protestant, compagnon d’armes d’Henri III de Navarre, écrit à propos des premiers soulèvements de paysans en Limousin vers 1594 : « La première bande qui prit les armes fut d’une paroisse de la vicomté de Turenne nommée Crocq ; les autres paysans suivirent l’exemple de ceux de Crocq, d’où ils furent ainsi nommés Croquants ».

Enfin si en 1539 l’Edit de Villers-Cotterets imposa le français comme langue obligatoire dans toute l’administration du pays –officiellement au détriment du latin, mais en fait au détriment des langues parlées par les peuples-, il permit aussi d’instaurer le quadrillage de tous les pays conquis, en particulier des « Provinces réputées étrangères » qui constituent l’Occitanie, par une administration royale chargée de pressurer fiscalement les populations, de détruire les derniers vestiges des anciennes libertés communales et de réprimer toute contestation du nouvel ordre politique et social.

Le centralisme conquérant des Jacobins à la Révolution parachèvera ce processus de la monarchie, que la dictature bonapartiste concrétisera avec l’instauration des préfets –non élus-, véritables gouverneurs aux ordres directs du « monarque », qu’il soit roi ou président d’une république « une et indivisible ». Un cas unique en Europe !

 Georges LABOUYSSE

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