Une civilisation du vin et de la vigne

Les civilisations méditerranéennes ont toujours eu un lien très fort avec la vigne et le vin. Soleil, chaleur et sols se prêtaient à la culture de la vigne et le vin accompagnait art de vivre et convivialité.

Le premier vignoble « occitan » fut implanté à Massilia par les Grecs en 6 00 avant JC. Puis la conquête romaine développa la viticulture et l e comme rce du vin par l a voie Domit ienne reliant l’Espagne à l’Italie. La vigne remonta la vallée du Rhône au 1er siècle après J.C. et gagna peu à peu vers le nord et vers l’ouest.

Produire son vin pour sa consommation personnelle était aussi important que produire ses graines pour les semis à venir et chaque petit paysan avait sa parcelle de vigne. D’ailleurs le vin a longtemps été considéré comme un aliment, donnant sa force aux travailleurs des champs comme des mines, soignant malades et vieillards dans les abbayes et monastères médiévaux.

L’arrivée des cépages américains

La première crise survient en 1 851, lorsque l’oïdium, importé d’Angleterre, ravage le vignoble. Cela pousse de nombreux viticulteurs occitans à s’expatrier en Algérie où ils ont toute liberté de planter, avec des taxes quasi inexistantes et une main-d’oeuvre sous-payée. Les autres, restés au pays, font venir des cépages américains, issus de la vigne sauvage qui court au b ord des grands lacs et dans les forêts et résiste à tout : l’Isabelle et le Concord.

Mais ils sont porteurs d’un puceron, le phylloxera, qui décime à son tour les cépages locaux à partir de 1869. Des traitements au sulfure de carbone sauvent quelques vieilles espèces, mais beaucoup disparaissent, remplacées par des hybrides américains, plus résistants. Les vins qui en sont issus ont un goût inhabituel et on essaie de croiser les espèces locales et les cépages américains.

C’est l’oeuvre de deux ardéchois, G. Couderc et A. Siebel qui obtiennent des hybrides producteurs directs ou des porte-greffes hybrides pour les anciens cépages. La pr oduc tion s’orient e ver s la quantité au détriment de la qualité, la vigne descend vers les plaines où elle peut être irriguée.

L’interdiction des cépages sauveurs

En 1934, on est en surproduction : 95 millions d’hl venant de France et d’Algérie. Le gouvernement décide la distillation des surplus, puis l’interdiction de certains cépages, une décision teintée de nati onalisme car « les cépages américains ont un goût détestable » d’après le rapporteur de la commission au Sénat alors que « les hybrides français sont admirables ».

C’est aussi et surtout un choix politique. On refuse de tenir compte de la surproduction d’Aramon, irrigué en permanence et donnant 300 hl à l’hectare, des privilèges accordés à «l’Algérie où des millions d’ouvriers travaillent de l’aube au crépuscule sous le knout, pour des salaires misérab les » (député de l’opposition), de l’excédent d’alcool, de betterave ou de cidre.

On préfère favoriser les grands domaines de France et d’Algérie. Les seuls vraiment touchés seront les petits producteurs dont la totalité de la récolte est condamnée. Mais c’ est aussi le triomphe du lobby de la chimie, déjà mis à contribution pour le soufre contre l’oïdium, la bouillie bordelaise pour le mildiou. La recherche était lancée pour les maladies de la vigne, or les hybrides américains se développaient tout seuls sans traitement. La préférence du lobby allait donc aux cépages sensibles.

Les cépages rebelles

Une campagne de dénigrement des cépages américains est lancée pour accompagner la loi, votée à main levée la veille de Noël 1934, après des dé bats houl eux à la Chambre des Députés. On prétend que le vin qu’ils produisent contient plus de méthanol que les autres, donc « qu’il rend fou », que « c’est une piquette abominable », « le vin des gardebarrières », « le démon des Cévennes ».

Les gens devront déclarer leurs cépages interdits : Isabelle, Noah, Clinton, Jacquez, Herbemont. Leur production finira à la distillerie ou en vinaigrerie.

Peu de contrôles sont opérés jusqu’en 1953 où, après avoir répertorié les cépages interdits, l’ Institut des Vins s’aperçoit que rien n’avait été arraché. Giscard, ministre des Finances d’alors, offre une prime à l’arrachage et une amende s’il n’est pas fait. Mais beaucoup de petits paysans ou viticulteurs qui avaient choisi ces c épage s ré sist ant s pour leur consommation familiale refusent d’arracher.

Les cépages américains deviennent même le symbole de la rébellion contre le pouvoir central, en particulier dans les Cévennes. Les Céve nols , confronté s à une nature austère, habitués à une lutteacharnée contre les éléments naturels, mais aussi contre l’autorité r eligieuse et polit ique depuis la g uerre des Cami sar ds, ont une culture de l’interdit. Le Clinton est brandi comme « le vin des opprimés », « le vin phare de la résistance », « le vin des causes perdues ». Si bien que les cépages américains c ont inuent de prospérer sur les t rei lles des mai sons ou sur les bancels en cavalhons.

Des cépages d’avenir

Dans la haut e vallée de la Beaume, en Cévenne ardéchoise, deux frères continuent de travailler leur vigne avec un mulet.

En 1993, sentant leur fin proche et refusant de voir leur vignoble abandonné au reboisement, ils proposent au restaurateur du village de la vendanger à demi. À leur mort, Hervé Garnier, décidé à conserver ce patrimoine, lance une association « Mémoire de la Vigne » pour racheter les 78 ares de la parcelle.

Il découvre que c’est du Jacquez à 90%. Une analyse du vin confirme que le degré de méthanol est le même que pour les cépages autorisés. On aur ai t pu croir e qu’une interdiction datant de 1935 serait aujourd’hui levée. Or en 1999, le règlement communautaire a autorisé les croisements mais a rajouté «excepté les interdits de 1935», sans aucune justi fication! Seule la consommation familiale est autorisée. Cela n’empêche pas le Clinton d’être vendu sur les marchés et bu dans toutes les réceptions officielles de la région, gendarmes et préfet en tête.

Les raisins et le vin des cépages interdits ont des parfums particuliers – fraise des bois et litchi pour le Noah, framboise et pruneau pour l’Isabelle, framboise et airelle pour le Clinton, cassis pour le Jacquez – correspondant à la demande actuelle pour des goûts typés et originaux. On recherche aussi des vins naturels et les cépages interdits se sont adaptés aux terres cévenoles sans produits phytosanit air es.

L’INRA ne s’y est pas trompé qui a lancé une campagne d’expérimentation de 6 ans. L’interdiction n’est qu’européenne, l’Isab elle est cultivé partout dans le monde : en Géorgie, au Canada, en Corée et Sibérie car il résiste à -30°, dans toute la ceinture tropicale car il résiste aux maladies cryptogamiques, au Texas le Jacquez est utilisé en brandy. On mesure donc l’absurdité d’une telle règlementation dont l’association « Mémoire de la Vigne » demande la révision.

En adhérant à l’associ ation, vous pourrez goûter à la « Cuvée des Vignes d’antan », qui vous laisseront en bouche « des saveurs de fruits noirs confiturés » et « d’épices douces ».

Danisa URROZ

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