La question du maintien du départ à la retraite à 60 ans est sans doute une question fondamentale qui est mise en avant (ce soir) dans la critique de la réforme envisagée, mais elle ne peut éluder les questions de fond qui sont posées par cette nouvelle réforme, prolongeant celles de 1996 à 2010.

On ne peut davantage aborder cette question sans la mettre en perspective avec les crises répétitives du système, la montée en puissances de la finance, les cadeaux fiscaux faits aux grandes entreprises et aux banques subventionnées à la faveur de la dernière crise ; et sur le fond, leurs conséquences découlant des politiques de récession prises par les Etats, de concert avec l’Europe, qui ont fait chuter de 30% les retraites et fait reculer l’âge du départ dans les pays du Sud de l’Europe (en Grèce, au Portugal, mais aussi en Espagne et en Italie).

Déconnecter cette question des retraites de cet environnement économique et politique, c’est esquiver l’analyse globale de cette situation que nous subissons et des mesures à apporter à la répartition des richesses dans nos sociétés ; celles-ci sont prises en tenailles entre la logique productiviste et le modèle socio-économique que nous continuons à subir.

  

Des améliorations mineures du projet initial 

L’annonce faite par le 1er ministre de revoir les propositions initialement prévues sur les retraites est sans doute un effet positif dû à la réaction de la société civile et des syndicats, à quelques exceptions près. Quelles sont-elles ? On l’a déjà dit :

-prise en compte de la pénibilité (encore faudrait-il pouvoir estimer les pénibilités dans les secteurs différents du travail (cols bleus et cols blancs) et élargir le « rabais » d’une année de travail pour 30 années de travail pénible, ce qui est infime appliqué à  un métier dont les conséquences physiques et neuropsychologiques sont importantes) ;

– au nom de l’égalité homme-femme, prise en compte du travail des femmes (notamment l’abaissement du smic dans le calcul des trimestres (Mais que fait-on des temps partiels qui continuent à se développer et sont majoritaires ? Si on en tient compte comme il est annoncé, on les maintient dans quelle mesure ? Et que fait-on du chômage partiel dans un parcours professionnel interrompu  et souvent de longue durée ?) ;

– prise en compte des années d’apprentissage, ce qui est normal dans un cursus professionnel considéré comme un tout et non comme un passage pré professionnel pouvant être remis en question, donc sanctionné. C’est donc là une simple mesure de justice en direction des jeunes. Si l’allongement des études n’a pas de conséquences pénalisantes, le cursus professionnel peut y gagner en quantité et qualité. Encore faudrait-il que l’allongement des cotisations et du travail des séniors soient sans conséquence dans le recrutement des jeunes, ce qui est loin d’être démontré.

– La décote de 5% pour une année manquante dans le calcul des annuités n’est pas mentionnée. A-t-elle été suspendue ? Personne n’en parle. Si elle ne l’était pas, elle prolongerait les réformes libérales antérieures.

 

Des mesures fidèles à une logique comptable

Mais ces mesures du gouvernement Ayrault ne règlent pas la question des retraites ; elles restent dans une logique comptable qu’il est difficile d’admettre et surtout, elles sont à la remorque d’une économie de crise du système néo-libéral dont les facteurs demeurent, prêts à enclencher une énième crise incontrôlable.

Les mesures avancées sont inquiétantes :

-augmentation de la durée des cotisations : si le principe des cotisations est juste, il reste injuste dans l’application et l’inégale répartition des efforts demandés. Les cotisations des séniors seront encore pénalisées, les pensions diminuées, alors que celles-ci ont été réduites de 15% à 25% depuis vingt ans.

 

-Si la hausse de la CSG se fait au détriment des salariés et des retraités, on ne voit pas comment la répartition des prélèvements au profit des entreprises ne sera pas une dérégulation maintenue et à l’opposé d’un appel à la solidarité. Actuellement, les deux-tiers des recettes sont issues des salariés. Une hausse aurait donc pour conséquence une baisse de pouvoir d’achat pour ces derniers et les retraités…Ce que confirme, on ne  peut plus clairement, J-M Ayrault qui prévoit des prélèvements chez les salariés, les retraités et les entreprises : « Il y aura un effort des entreprises, mais nous regardons comment le compenser. Le plus probable est qu’il le soit partiellement, on ne comprendrait pas que l’effort soit compensé totalement pour les entreprises, et pas du tout pour les salariés… » (1)

Le « ministre des entreprises », P. Moscovici, précise: « Le niveau des prélèvements obligatoires est-il bon pour l’économie et l’emploi ? La réponse est non. Le niveau des cotisations doit-il baisser ? Oui. » (2) Il ne sera pas question de taxer le capital mais d’aménager les prélèvements, sans que cela se fasse au détriment des entreprises. Quant au coût du travail, trop élevé selon Gattaz,  Moscovici répond, rassurant : « la réforme des retraites ne pèsera pas sur le coût du travail »(3)

 

Sortir du dogme néo-libéral : proposer des   solutions possibles et nécessaires

 

On ne dira jamais assez que des solutions existent si ce gouvernement revient à ses propositions initiales, dans ce domaine comme en d’autres, et pour lesquelles il a été élu. Et tout économiste un peu critique sait comment répondre à l’urgence de situation. Des mesures de contrôle fiscal et de circulation des masses monétaires s’imposent :

Prendre une partie des richesses issues du dogme de la « compétitivité » en taxant les revenus financiers ; en filtrant l’exode fiscal des hauts revenus et celui des grandes entreprises, ce qui représente une évasion estimée à 60 milliards d’euros. Ce gouvernement qui se prétend de gauche est au pied du mur : reconduire des recettes de court terme vouées à l’échec politique ou s’engager dans des réformes socio-économiques de fond en préservant l’avenir des générations nouvelles.

Fonder le « développement » sur les potentialités et les ressources nécessaires aux besoins sociaux prioritaires ; en tenant compte de la crise énergétique et écologique qui commande d’autres façons de produire et de consommer. Ce qui implique parallèlement d’autres politiques budgétaires tournées vers l’intérêt public. Ce qui implique surtout  une autre conception de la « croissance », l’alpha et l’oméga du gouvernement.

Réduire le temps de travail pour le redéployer en direction du plus grand nombre, mieux répartir les richesses et réduire les inégalités dans les étapes de la construction d’une société plus ouverte à la création et aux loisirs.

Développer l’emploi dans de nouveaux secteurs, à partir des politiques de filières dans les régions (agricultures de proximité, circuits courts, recherche, sortie du nucléaire et développement des énergies nouvelles, politique environnementale adaptée aux situations locales/régionales, transports de proximité et inter-modalité, habitat social à réinventer dans son insertion au milieu et dans sa construction, création d’emplois culturels dans la filière de l’identité régionale…). Il faut sortir de l’idéologie de la mondialisation, indépassable dans sa forme actuelle, pour réinventer par en bas les conditions d’une autre mondialisation. L’Europe doit ici jouer ce rôle de renouvellement des politiques intergouvernementales, réinventer la fonction démocratique du politique fondée sur l’interrégionalité, le fédéralisme de proximité,  et sortir de sa vision exclusivement marchande. Les politiques des retraites et de l’emploi,  enfermées dans des habitudes propres à chaque Etat, doivent être aussi repensées dans ce nouveau contexte.

Ces quelques éléments nous montrent combien nous sommes loin aujourd’hui d’une perspective de développement soutenable tant que le productivisme, surtout en période de récession, et la logique de la compétitivité restent la règle d’un jeu social reproducteur d’inégalités croissantes. Alors que le XXIe siècle est riche de ses innovations, de ses ressources humaines, de ses capacités de répondre aux besoins de chacun, nous sommes encore dans la préhistoire d’un capitalisme qui ne trouve pas lui-même les moyens de se renouveler. Coopérer, se fédérer, être solidaires, partager : autant de mots restés lettre morte.

   La question des retraites resituée dans ce contexte apparaît bien comme une question politique au sens propre, et non simplement technique. C’est une question de société : celle d’une société essoufflée et en bout de course, arrivée à un tournant et qui s’entête à reconduire les recettes éculées des prélèvements inégaux. C’est une société sous l’emprise de la falsification technocratique et aveugle, avec ceux qui s’imaginent que la hausse des cotisations permettra de trouver les 20 milliards d’euros d’ici 2020. Alors « plus juste » cette réforme comme on l’entend autour de nous ?

Courte vue qui renvoie à des impositions sur les salariés et les séniors aux  revenus modestes, sans relever pour autant les plus bas salaires et sans résoudre le chômage. Dérision que pose, de façon récurrente, ce traitement technique des retraites,  mais dont l’issue  ressemble une fois de plus à un nouveau marché de dupes.

 

                                                                                         Gérard TAUTIL

 

 

(1) Le Monde. 28/09/2013 – « Retraites : l’ouverture surprise faite au patronat »

(2) Le Monde. 31/09/2013- P. Moscovici à l’université d’été du Medef.

(3) idem

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