C’était il y a 800 ans !

 

La batèsta de Mureth – 12 de setembre de 1213

 

 

« De l’Ebre au Béarn et aux Alpes, […] un grand Etat occitano-catalan était né. »

 

Michel Roquebert

– L’épopée cathare, t.II –

 

Après les premiers combats, bûchers et massacres en tous genres de la Croisade des Français et de l’Eglise contre le Comté de Toulouse en 1209-1210 et la main mise de Simon de Montfort sur les terres de la vicomté de Trencavel, un concile est réuni à Montpellier en février 1211. Raimon VI et tous ses vassaux sont sommés de se soumettre à l’Eglise et à Montfort. Le comte refuse et il est alors de nouveau excommunié, ses terres « exposées en proie » !

Au mois de mai 1211, Lavaur vivra le plus grand bûcher de la croisade avec 400 brûlés, sa châtelaine jetée dans un puits et son frère égorgé par les Français avec tous ses chevaliers.

En octobre 1212, Toulouse est pratiquement encerclée par les croisés. La ville est surpeuplée de réfugiés de partout: des chevaliers faidits, des rescapés des villages détruits, des militaires prêts à assurer la défense… sans compter tous les troupeaux que les paysans réfugiés ont emmené avec eux et qui sont « hébergés » dans les cloîtres de Saint-Etienne, de Saint-Sernin et de la Daurade. Frappée d’interdit depuis l’excommunication du Comte, la ville est abandonnée de ses religieux et les cultes ne sont plus assurés. Quant à Raimon VI, il est parti à la cour d’Aragon pour demander l’aide de son beau-frère le roi Peire II.

 

L’offensive diplomatique du roi d’Aragon

 

Peire II vient de se rendre célèbre dans toute la Chrétienté pour avoir vaincu les Almohades à la bataille de Las Navas de Tolosa en juillet 1212, ce qui lui vaut le titre de « roi très catholique »… un atout donc pour Raimon VI « l’hérétique » face au pape.

Devant les menaces qui planent à présent sur tout le Comté de Toulouse et même bien au-delà, les deux beaux-frères Peire et Raimon vont élaborer un plan de riposte qui sera soumis au pape Innocent III. Dans un rapport circonstancié, Peire II explique que Simon de Montfort est son vassal pour la vicomté de Trencavel qui lui a été attribuée en 1209, mais que celui-ci en profite pour faire main-basse sur l’ensemble des terres occitanes, mettant tout le pays à feu et à sang.

Ensuite très habilement, le roi d’Aragon affirme que Raimon VI est prêt à abdiquer en faveur de son fils Raimon le jeune qui sera pris sous sa protection. Innocent III accepte ce plan et le 15 janvier 1213 il écrit à Montfort pour lui rappeler que Peire II est son suzerain et pour lui signifier de restituer toutes les terres conquises illégalement: « Tu t’es servi de l’armée des croisés pour répandre le sang des justes, tu as lésé des innocents… ». Il sermonne de même ses propres légats, Arnaud Amaury, Thédèse et Hugues de Riez, et il ordonne l’arrêt de la croisade!

Pendant ce temps, Peire II se rend à Toulouse. Se tient à Lavaur un concile auquel le roi demande de garantir l’intégrité des Etats de Toulouse, Foix, Comminges et Béarn. Refus catégorique des prélats qui veulent les attribuer à Montfort en raison du droit de conquête des terres hérétiques « exposées en proie »…

 

Le roi d’Aragon décide alors de prendre toutes ces terres sous sa protection et le 27 janvier il reçoit les hommages de tous ces comtes occitans. « De l’Ebre au Béarn et aux Alpes, se déployant en un vaste croissant le long des rivages de la Méditerranée occidentale, un grand Etat occitano-catalan était né », dira Michel Roquebert dans son « Epopée cathare ». Ainsi se concrétisent politiquement des siècles de brassages de populations, d’échanges économiques et culturels de part et d’autre des Pyrénées où une communauté de langage et de civilisation rayonne en Europe.

 

La défaite de Muret

 

Mais voilà que les légats de la croisade lancent une contre-offensive auprès du pape. Le 21 mai Innocent III « retourne sa veste »… et relance la croisade, tout en conseillant au roi d’Aragon de ne pas s’opposer à Simon de Montfort. Celui-ci reçoit des renforts de croisés de l’Ile de France, et rompt ses liens de vassalité envers Peire II. La guerre devient donc inévitable.

 

A Toulouse les Occitans et les Catalans se préparent à l’affrontement qui aura lieu à Muret, où le roi d’Aragon installe son camp le 8 septembre 1213. Le 12 septembre c’est l’affrontement de deux civilisations, avec d’un côté les troupes françaises de la croisade et ses neuf cents chevaliers, et en face les troupes alliées -Occitans et Aragonais- avec deux mille chevaliers et cinquante mille fantassins toulousains et montalbanais. Devant ces chiffres, la victoire de la coalition paraît évidente… Et pourtant Peire II est tué dès le début des combats, victime sans doute d’un désaccord profond entre les Etats-Majors toulousains et aragonais sur la conduite de la bataille.

 

C’est la débandade dans les rangs alliés qui compteront des milliers de tués, ce qui fait dire à l’auteur anonyme de la seconde partie de la « Canson »:

« Grands furent le désastre, le deuil et la perte

Quand le roi d’Aragon resta mort et sanglant

Et bien d’autres barons; et ce fut grande honte

Pour toute la Chrétienté, pour tout le genre humain… »

 

 

Les milices urbaines sont décimées et, comme l’écrit Guilhem de Puylaurens, témoin direct de l’événement, « C’était pitié de voir et d’entendre les plaintes de ceux qui pleuraient leurs morts; il n’y avait guère de maison où l’on n’eût un mort à déplorer, ou un prisonnier que l’on croyait mort. »

 

Après la défaite des Toulousains et des Aragonais à Muret le 12 septembre 1213 devant les Français de Simon de Montfort, une réunion se tient à Toulouse entre le comte Raimon VI et les capitouls. Loin de se laisser abattre, on se partage la tâche: aux consuls de négocier avec les vainqueurs, du mieux possible pour épargner de plus grands malheurs aux populations occitanes; et au Comte le soin d’entamer une tournée diplomatique, en particulier auprès du roi d’Angleterre Jean-sans-Terre fils d’Aliénor d’Aquitaine et oncle de Raimon VII, pour sauver ce qui peut l’être encore…

 

Après Muret, d’autres dates et d’autres lieux jalonneront l’histoire de cette conquête des terres occitanes par la monarchie capétienne : Baziège, traité d’annexion du comté en 1229 imposé par Paris, l’inquisition, Avignonet, Montségur…

Mais dorénavant, les hommes et les femmes de chez nous vivront dans « le midi » de Paris et non plus au nord de Barcelone… même s’ils continueront à ne parler qu’en occitan jusqu’au XXe siècle !

 

Georges LABOUYSSE

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