La mise en place, de la maternell

eau lycée, d’un enseignement moral et civique est actée par la loi sur la Refondation (juillet 2013). En cet te rentrée, un deuxième acte s’est joué : une Charte de la laïcité est affichée dans tous les établissements scolaires publics. Une forme d’équilibre est à saluer dans ce texte, qui combat à la fois les communautarismes prosélytes et le laïcisme sectaire.

Cela dit, l’un comme l’autre, enseignement tel que programmé dans le rapport Bergounioux ( 1 ) e t Char te, suffiront-ils en l’état à r ésoudr e les problèmes intercommunautaires dans le contexte d’une s ociété mondialis ée et médiatisée ? Et à favoriser « l’accès à une culture commune et partag é e » (c harte de la laïcité, 7 e point) ? Le doute est permis dans la mesure où l’universalisme abstrait, marque de fabrique réductrice du « pa ys des dr oits de l’homme », reste prégnant.

Comment ce système fonctionne-t- il ? Plusieurs principes d’organisation de la vie publique en sont à la base :

– la séparation des Églises et de l’État/Ecole

– le centralisme étatique (à l’égard des régions et autres territoires)

– le néo-colonialisme francophone

– l’individualisme citoyen et scolaire.

 

Une citoyenneté appauvrie

La conjonction de ces paramètres en l’absence de contrepoids suffisants explique le phénomène de désubstantification culturelle et identitaire. La citoyenneté est appauvrie, desséchée par des logiques séculaires de séparations et de clivages institutionnels dont les effets pervers sont bien connus : laïcisme fermé qui conduit au déni des spiritualités ; centralisme qui, sous sa forme jacobine, ampute les collectivitéslocales de leurs prérogatives naturelles en mat ière de gest ion des territoires, langues et cultures, qui explique aussi l’autoritarisme administratif régissant l’Éducation nat ionale ; gestion féodale de la Coopération Afrique-France qui entrave l’essor d’une francophonie progressiste ; individualisme atomisant qui entraîne l’absence d’authentiques projets d’établissement, la difficulté des familles à éduquer, l’essor au niveau des publics d’une anti-culture des incivilités et de la violence…

Du s ommet à la bas e, s e perpétue ainsi un « modèle » autoc entr é, dominant et clivé, qui constitue l’ombre de l’État social et de droit. Il est significatif que les sciences humaines et sociales, qui transmettent les logiques de l’intersubjectivité, soient peu enseignées à l’École. Un autre effet de ce système réside dans la difficulté pour les f emmes et représentants des minorités ethniques à intégrer les plus hautes sphères de la vie publique. En fin de circuit, les pays d’Afrique francophone paient le prix fort de cette autocratie démult ipliée. L’échec du déb at sur « l’identité nationale » en 2008 a consacré une fin de cycle républicain, de type assimilationniste et dont les déviances s’appellent xénophobie d’État, vague islamophobe, racisme anti-Roms (2)…

Certes, l’unité républicaine est une condition de l’intégrité nationale, confrontée qu’elle est aux fondamentalismes par exemple mais attention à ne pas cultiver des stratégies unilatérales, à l’origine de réactions en chaîne.

Ainsi, même quand il est instrumentalis é par les pères ou les grands frères, le voile islamique est une réaction à l’excessive permissivité de medias franco-occidentaux en matière de comportements et demoeurs. Le parisianisme se fait souvent la courroie de transmission d’une s ous-culture d’obédience atlantiste dont les déclinaisons sont multiples : star system, politique spectacle, culture people… et dont les scolaires sont parmi les premiers publics cibles.

 

Dialogues nécessaires

Un système de pondérations est à renforcer pour alimenter des dialogues nécessaires entre les différentes sphères d’une société multiculturelle à tous points de vue : le multiconfessionnalisme résulte des combats séculaires des minorités religieuses, en particulier protestantes ; la France est l’un des pays les plus diversifiés d’Europe occidentale en termes de régions historiques auxquelles s’ajoutent les territoires des Dom-Tom et des banlieues , la pluralité du monde francophone s’avère l’héritage de l’expansion coloniale ….

Concernant le premier paramètre, la question laïque : pour sortir le fait religieux du ghetto de la « sphère pr ivée », le ra pport de Régis Debray (3) mis en oeuvre pour l’ens eig nement de l’histoire le définit comme un « fait de culture » à transmet tre. De même que la Constitution (révision de 2008), la loi sur la Refondation intègre les patrimoines linguist ico-culturels régionaux comme des disciplines d’enseignement à promouv oir également (4). Depuis la réforme de 2000, les programmes de français en lycée incluent un enseignement des lit tératures francophone et européenne (5), dont il reste à rédiger des documents d’accompagnement. Parité homme-femme, égalité de traitement des filles et des garçons à l’École, autant d’objectifs de rééquilibra t ion au niv eau des cultures de genre, orchestrée avec succès à partir du ministère desdroits des femmes…

Ces a cquis sont autant d’éléments en faveur d’une société et d’une École de la diversité. L’édifice de la laïcité gagnerait à être alimenté à la source du dialogue des c ultures , de ces dy namiques de groupes inter-communautaires dont la société des medias se fait l’écho. Au niveau des apprentissages théoriques, le juridisme des valeurs républicaines serait amoindri par une initiation aux fondamentaux de la psychologie sociale et de l’anthropologie culturelle. Les travaux des s ociologues Alain Tour aine ( 6 ), Michel Wievorka ( 7 ), François e Lorcerie (8), des pédagogues Claude Clanet ( 9 ) , Mart ine Abdallah- Pretceille ( 1 0 ), des anthropologues Edouar d Glis sant ( 1 1 ), Achille Mbembe ( 1 2 ), de l’historien Pascal Blanchard ( 1 3 )…militent en faveur d’une évolution significative de cet ordre. Le projet d’une francophonie ouverte, défendu par Dominique W o l t o n ( 1 4 ) du CNRS, contribuerait à réduire l’impact souterrain des mentalités et des imaginaires néocoloniaux. Des textes institutionnels de l’UNESCO (2005) (15) et du Cons eil de l’Europe (20 07) ( 1 6 ) parachèvent cette construction, à l’échelle internationale.

À la croisée des chemins

Autant dire que la France et son École sont à la croisée des chemins : la laïcité telle qu’enseignée actuellement ne peut c onjurer seule l’es sor de la culture people, des populismes et des fondamentalismes. La divers ité et l’interculturel s ont des démarches complémentaires nécessaires à une pédagogie du dia logue, pour f or ger une c itoyenneté de l’altérité.

Entre autres moda lités, les suivantes seraient bienvenues : – la mise en place ou le retour d’aumôneriesde divers cultes dans les lycées

– un enseignement plus généralisé des langues régionales et de l’immigration non européenne

– la mise en plac e de projets d’étab lissement (inter)culturels, notamment dans les quart iers multi-ethniques et les ZEP : expositions, partenariats avec des associations culturelles, jumelages avec des éta blis sements étrangers , actions de solidarité et d’aide au développement….

– la format ion des pers onnels enseignants et d’éduc at ion aux codes culturels des publics

– le recrutement de représentants des minorités visibles à tous les niveaux corporatifs

– le réinvestissement en métropole des expériences professionnelles des personnels coopérants.

Martine Boudet

TEXTE DE LA CHARTE
La République est laïque. La Nation confie à l’École la mission de faire partager
aux élèves les valeurs de la République.
1. La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle
assure l’égal ité devant la l oi , sur l ‘ensembl e de son ter ritoire, de tous l es
citoyens. Elle respecte toutes les croyances.
2. La République laïque organise la séparation des religions et de l’État. L’État
est neutre à l’égard des convictions religieuses ou spirituelles. Il n’y a pas de
religion d’État.
3. La laïcité garantit la liberté de conscience à tous. Chacun est libre de croire ou
de ne pas croire. Elle permet la libre expression de ses convictions, dans le
respect de celles d’autrui et dans les limites de l’ordre public.
4. La laïcité permet l’exer cice de la citoyenneté, en conci liant la liberté de
chacun avec l’égalité et la fraternité de tous dans le souci de l’intérêt général.
5. La République assure dans les établissements scolaires le respect de chacun
de ces principes.
6. La laï ci té de l’École of fre aux él èves les co ndi tions pour forger leu r
personnalité, exercer leur libre arbitre et faire l’apprentissage de la citoyenneté.
Elle les protège de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient
de faire leurs propres choix.
7. La laïcité assure aux élèves l’accès à une culture commune et partagée.
8. La laïcité permet l’exercice de la liberté d’expression des élèves dans la limite
du bon fonctionnement de l’École comme du respect des valeurs républicaines et
du pluralisme des convictions.
9. La laï ci té impliqu e le rej et de tou tes le s vio le nces e t de tout es les
discriminations, garantit l’égalité entre les filles et les garçons et repose sur une
culture du respect et de la compréhension de l’autre.
10. Il appartient à tous les personnels de transmettre aux élèves le sens et la
valeur de la laïc ité, ainsi que de s autres principes fo ndamentaux de la
République. Ils veillent à leur application dans le cadre scolaire. Il leur revient
de porter la présente charte à la connaissance des parents d’élèves.
11. Les personnels ont un devoir de stri cte neutralité : il s ne doivent pas
manifester leurs convic tions politiques ou religieuses dans l’exercice de leurs
fonctions.
12. Les enseignements sont laïques. Afin de garantir aux élèves l’ouverture la
plus objective possible à la diversité des visions du monde ainsi qu’à l’étendue et
à la précision des savoirs, aucun sujet n’est a priori exclu du questionnement
scientifique et pédagogique.
Aucun él ève ne peut invoquer une convic tion religi euse ou politique pour
contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme.
13. Nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se
conformer aux règles applicables dans l’École de la République.
14. Dans les établissements scolaires publics, les règles de vie des différents
espaces, précisées dans le règlement intérieur, sont respectueuses de la laïcité.
Le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement
une appartenance religieuse est interdit.
15. Par leurs réflexions et leurs activités, les élèves contribuent à faire vivre la
laïcité au sein de leur établissement.

——

1- Bergounioux Alain, Loeffel Laurence, Rémy Schwartz (2013), Morale laïque :pour un ens eignement laïque de la moral e (Rapport pour l e ministère de l’Education nationale)

2 -Des faits de racisme sont enregistrés au niveau de ministres, respectivement et potentiellement acteur (Manuel Valls, ministre de l’Intérieur) et victime de ce délit (Christiane Taubira, ministre de la Justice). Symptomati-ques aussi sont ces manifestations de solidar ité de lycéens pour la protection des jeunes étrangers scolarisés (affaire Léonarda).

3- Debray Régis (2002), L’ens eignement du fait r eligieux dans l ‘é cole laïque (rapport ministériel)

4- Tout comme les mobilisations du Lyannaj en Guadeloupe, l’actualité bretonne offre la perspective d’un débat renouvelé entre périphérie et centre comme entre régions.

5- Centre national de documentation pédagogique (2000), Français en class es de seconde et première – Accompagne-ment des programmes officiels (histoire littéraire et culturelle)

6- Touraine Alain (2005) Un nouveau paradigme pour construir e le monde d’aujourd’hui. Paris : Fayard Touraine Alain (2007). Penser autrement. Paris : Fayard

7- Wievorka Michel, Quand la gauche va-t-elle défendre le multiculturalisme ?

8- Lorcerie Françoise (2003), L’Ecole et le défi ethnique -Education et intégration (INRP et ESF)

9 – Clan et Claude (1993) . L’ in ter cul tu- r el ( in tro duc tion aux approche s inter cul tur el le s en éducation et en s ci enc es humaines ). Toulouse : Presses Universitaires du Mirail 10- Abdallah-Pretceille Martine (1999). L’éducation interculturelle. PUF, Que saisje ?

11- Glissant Edouard, Poétique de la relation. (Poétique III) Paris: Gallimard, 1990 ; Introduction à une poétique du diver s. (1995) Paris: Gallimard, 1996 ; Traité du Tout-Monde. (Poétique IV) Paris: Gallimard, 1997.

12- Mbembe Achi lle (2010) . Sor ti r de la grande nui t -Essai sur l’Af r ique décolonisée. Paris : La Découverte

13- Blanchard Pascal, Ruptures postcoloniales. Les Nouveaux Visages de la société f r a n ç a i s e (avec Nicolas Bancel, Florence Bernault, Ahmed Boubeker , Achille Mbembe et Françoise Vergès), Paris : La Découverte, 2010 ; La France noire, Paris : La Découverte / ACHAC, 2011 ; La France arabo-orientale (avec Naïma Yahi,IYvan GastautT, Nicolas BanceL)-2013

14- Wolton Dominique (entretien), Francophonie et interculturel _

15-UNESCO (2005), Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles

16 – Conseil de l’Europe (2007), Livre blanc sur le dialogue interculturel

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