……LE  TERRITOIRE  OUBLIE…. .

Dans son livre Homo Economicus, Daniel Cohen mène une réflexion sur le lien entre quête du  bonheur individuel et la marche des sociétés. Il décrit l’impasse dans laquelle l’homme, la société et le modèle économique se trouvent. L’idée centrale du livre est que le bonheur par accumulation de biens matériels est une aberration. Il dénonce une société qui, guidée par une économie toute puissante devient de plus en plus compétitive et moins coopérative. Les biens visibles, signes extérieurs de la réussite sociale, aiguisent la rivalité entre les individus et ont pris le pas sur les biens invisibles qui donnent un sens à  la vie. Homo Economicus sous-estime les biens invisibles. Il a du mal  à atteindre le bonheur car il se compare à tous : il faut gagner plus que son entourage. La recherche  de gratifications immédiates crée en lui un manque  à combler inlassablement, et en fait un éternel insatisfait en conflit avec lui-même. Le bonheur selon Cohen, se trouve dans l’image que Marcel Proust décrit dans « A la recherche du temps perdu » : un rameur qui couché sur le dos au fond de la barque, la  laisse  dériver, admire le ciel, avec sur le visage l’expression du bien-être… Ce temps qu’on croit avoir perdu à des choses futiles est pourtant essentiel. Ce temps perdu est rejeté par Homo Economicus parce qu’il le trouve non rentable.

Daniel Cohen pense que le bon fonctionnement des sociétés doit s’associer à une prise en compte des comportements moraux des salariés. Il cite des exemples qui montrent que  « l’homme moral quitte la place quand l’homo Economicus y rentre ». On ne peut qu’être d’accord avec Cohen quand il dit que ce système économique a perverti les relations entre les humains et leur psychologie, et engendré ce type d’homme singulier. Mais n’oublions pas qu’il fait partie des économistes qui ont contribué à façonner le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Il continue son étude des liens entre Bonheur et Economie, puis entre Morale et Economie en multipliant les voyages dans les siècles et les œuvres, en les survolant de façon superficielle. Il regrette que la citoyenneté européenne ne se soit pas développée davantage et pense qu’une Europe faible fait le lit des partis xénophobes et entraine la tentation du  chacun pour soi. Mais il devrait comprendre que si  les citoyens étaient mieux représentés, peut-être adhéreraient-ils avec confiance à l’Europe.  Ce qu’il nomme « chacun pour soi » est sûrement un mécanisme de défense vital pour l’individu à qui on demande de s’ouvrir au monde et en même temps d’oublier d’où il vient.

« Société et territoire » ne semble  pas être le problème majeur de Daniel Cohen. Pourtant, il importe d’apporter des réponses à la question politique fondamentale : « Comment vivre ensemble avec nos différences, les faire respecter à l’échelon local, national et extranational, sans demander à l’individu de sacrifier ses racines culturelles ? ». Il ne faut pas oublier que c’est à travers sa propre culture, sa langue, son histoire que chacun apprend à voir et interpréter le monde, c’est à travers elles qu’il faut agir et interagir. Comment dans un cadre mondialisé resituer et réanimer le local ? Ceux qui s’étonnent aujourd’hui de voir surgir les questions identitaires semblent ignorer que la mondialisation ne peut se limiter à l’extension planétaire du marché. Plus le politique et l’économique se réduiront à la régulation bureaucratique éloignée des citoyens, plus les constructions identitaires prendront de l’importance. Culture et identité sont liées, la culture exprimant le pôle social et l’identité le pôle subjectif individuel. Elles ne sont pas des enjeux marginaux mais sont au cœur de toute dynamique sociale et donc politique…

Le projet de l’aéroport de Notre Dame des Landes est le révélateur d’un Etat-Nation qui prend les décisions sans se préoccuper des conséquences humaines et écologiques. Les réactions  méprisantes de deux ministres vis-à-vis de la souffrance des agriculteurs expropriés  leur reprochant d’une part leur attachement à leurs terres et d’autre part, ce qui est sidérant, leur reprochant de ne pas adhérer à la vision internationale du projet, sont le symbole du fossé qui existe entre l’Etat et le citoyen. Le territoire est nié.

                                                                                                 Eliane Robuski Martin

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