Les troubadours, dès le début de leurs entreprises poétiques, héritaient de toute une rhétorique de jeux verbaux que les clercs avaient développée en latin. Il s’agit le plus souvent de genre humoristique. Parmi les quelques chansons en occitan que nous a laissées Guilhem 9 d’Aquitaine (seulement 7), lui le premier des troubadours connus (premier du moins dans la connaissance actuelle), tour à tour évoquant les raffinements de l’amour courtois et la pire des grivoiseries avec ses deux cavales, , il y a un texte étrange, étonnamment moderne qui ouvre une porte du côté de la folie et du nihil, une chanson peut-être à clé évoquant le pur néant (lo drech neiènt en occitan) avec sûrement en filigrane aussi l’idée de l’amour impossible d’une femme idéale, la femme aimée étant intrinsèquement la quintessence de la féminité elle-même…

(Farai un vèrs de drech nient :

 Non èr de mi ni d’autra gent…) –« Je ferai un vers de pur néant /ni sur moi ni sur quelqu’un d’autre,/ ni sur l’amour, ni sur la jeunesse,/ ni sur rien d’autre,/ je viens de le trouver en dormant sur mon cheval,/ je ne sais sous quel signe je suis né,/ je ne suis gai, ni ne suis triste,/ je ne suis ni sauvage ni familier… »

A travers cette chanson qui est aussi une réponse anticléricale aux prélats, Guilhem 9 se situe à l’avant-garde sulfureuse de la fin du 11-ème, début 12-ème et fait allusion à la théologie négative. Il s’agit de dire ce qui n’est pas tout en affirmant en creux l’identité individuelle et le sens du destin, les lois du hasard existentiel. Dans ce texte, au détour d’un vers, le troubadour évoque l’abbaye de Saint Martial près de Limoges, est ce fortuit ? On sait aujourd’hui qu’à l’aube de l’érotique des troubadours c’est justement là que de jeune moines en dissidence radicale ont commencé à chanter la quête d’absolu que permet la rencontre amoureuse ici-bas, tournant le dos aux habituels chants liturgiques clamant avec ferveur l’amour de Jésus, Marie et tous les saints.

Longtemps après sa mort, ceux qui ont relaté la vie (vida) du Comte de Poitiers, Guilhem d’Aquitaine, disait de lui qu’il était l’ennemi de toute pudeur et de toute sainteté ! Beau programme. Certes, il fut excommunié deux fois par le Pape ; l’inventeur de la lyrique des troubadours, il fallait lui assurer l’enfer jusqu’à la fin de ses jours tellement il fut poète, mécréant, insolent, arrogant, cru, créatif, luxurieux en plus d’avoir été l’un des seigneurs les plus puissants de son temps !

-« Je suis malade et tremble de mourir/ mais je n’y connais que ce qu’on m’en a dit

je chercherai un médecin à ma fantaisie/ mais je ne sais qui

il sera bon médecin s’il peut me guérir,/  mais non si j’empire. »-

 

                                                                                                           Thierry OFFRE

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lVient de paraître cet ouvrage de qualité qui est plus qu’une simple introduction à l’un des troubadours parmi les plus célèbres :

FIN’AMOR et folie du verbe- Arnaut Daniel

Introduction et traduction de Pierre Bec, édition bilingue oc/fr

– Fédérop. Le Pont du Rôle- 24680 Gardonne- 14€

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