I-Médias et cultures au service de la révolution arabe

 

Les médias jouent, comme chacun sait, un grand rôle dans les événements qui se déroulent en Afrique du nord,  dans le combat des peuples pour la chute des pouvoirs autocratiques et dans la manifestation de la solidarité internationale. Le caractère interactif de cette démocratie d’opinion s’est manifesté fin février avec la démission simultanée de ministres tunisien et français[1], jugés trop complaisants à l’égard de l’ancien régime. Quels leviers interculturels contribuent de manière générale à dynamiser ce processus de démocratisation?
Dans le monde arabe, trois apports principaux se conjuguent, ceux de l’Islam, du nationalisme arabe et des droits de l’homme, version occidentale. A cette étape, ce n’est plus tant la lettre régressive et dogmatique de la religion qui fait la loi que certaines de ses valeurs intériorisées telle la fraternité devant régir la communauté des croyants, dite Umma. La positivation de l’esprit du djihad  se note à l’héroïsme de ces milliers de Lybiens bravant les chars  du despote. A la laïcisation du message religieux, s’ajoute la réalité objective d’un certain fait panarabe, la nation arabe étant vécue en conscience grâce aux medias et aux démarches de solidarité concrète (à l’égard des rescapés du drame lybien à la frontière tunisienne, par exemple). Dans ce contexte, la notion de frontière reste artificielle, le désert étant l’espace naturel le plus représentatif de la vision du monde arabe.

L’intégration des valeurs occidentales ne rencontre plus d’obstacle majeur, les peuples ayant eu le temps de méditer  tout au long d’un parcours erratique sur les différents systèmes: autocraties féodales, terrorisme islamiste, exploitation impérialiste et néo-coloniale…. A l’origine de la « dépatriarcalisation » des pays, la jeunesse, qui a les yeux rivés sur les écrans d’ordinateur ou sur l’autre rive de la Méditerranée,  est le trait d’union entre les civilisations. L’efficacité de la stratégie mise en oeuvre par les peuples donne la mesure de leur développement culturel: il devient  peu ou prou normal de parler de la place des femmes dans cette mobilisation ou du statut de la langue berbère, entre autres catégories jusque là minorées. L’une des leçons de l’histoire  semble être qu’assumer son indépendance à l’égard des puissances dominantes nécessite de résorber certaines contradictions ou limites internes qui la fragilisent.

L’éloge est unanime, fait rare en politique et d’autant plus étonnant que la représentation du monde arabe était notoirement négative. A la chape de plomb constituée par la somme des régimes patriarcaux, s’ajoutait la barrière des stéréotypes ethnistes qui ne permettait pas d’apprécier de l’extérieur la maturation du processus en cours. Concernant son envergure, la comparaison faite par certains observateurs avec la chute du mur de Berlin est pertinente à cette  réserve près: les peuples de l’Est ont adhéré aux valeurs libérales et occidentales sans qu’un bilan approfondi des acquis sociaux et culturels de l’économie planifiée n’ait été effectué, en matière de services publics, de citoyenneté, de culture…. Cette absence de reconnaissance et de réinvestissement de l’expérience sociétale vécue à l’Est du mur de fer est l’une des raisons du raz de marée idéologique du néo-libéralisme, version « choc des civilisations » dans la période qui a suivi.

Sur quelles dynamiques  interculturelles faut-il compter pour une transformation de l’essai arabe?  Sans doute les Tunisiens qui scandaient le slogan « Ben Ali dégage! » ont-ils pris exemple sur les manifestants français qui ont battu le pavé pendant des mois pour sauver le régime des retraites.  La reconnaissance présidentielle des erreurs de la diplomatie française  est un signe encourageant dans la voie de l’abolition du néocolonialisme. La radicalité plutôt joyeuse de cette actualité incite d’une manière générale  à revisiter les fondamentaux républicains, sur lesquels s’est inscrite la parenthèse autoritaire française.

 

        II- Entre idéologies et cultures, quel dialogue en France?

Héritées de la philosophie des Lumières, laïcité, trilogie des valeurs républicaines et citoyenneté individuelle sont les piliers de l’édifice républicain. Sur cette base,  se sont greffées des idéologies progressistes, telles le marxisme et le freudisme, élaborés à partir de paradigmes inspirés par leur époque: la lutte pour l’avènement du socialisme, la libération sexuelle….Après un siècle d’usages souvent féconds, ces humanismes  ont montré leurs limites, en tant que constructions abstraites et  forcément incomplètes. L’écologie correspond à une aspiration grandissante à un meilleur respect de l’environnement, pour résorber des dangers devenus planétaires. L’intervention des peuples du Sud sur la scène mondiale contribue à redonner aux patrimoines  religieux et culturels leur force d’influence. L’on a affaire dans ce cas à des systèmes de représentation fondés sur des valeurs de transcendance (dans le cas des spiritualités) ou sur l’expérience d’un vécu social, dans une langue déterminée ou en fonction de symboliques propres (dans le cas des cultures).
De même que, sur le modèle turc par exemple, le monde arabo-berbéro-musulman semble s’orienter vers la laïcisation de son patrimoine religieux et son adaptation à un Etat démocratique, de même, dans un processus inversé, la citoyenneté française, multiculturelle de par l’apport de ses régions historiques et ultramarines ainsi que de ses populations immigrées, a-t-elle intérêt à privilégier une laïcité ouverte ainsi qu’une réflexion interculturelle en forme. Témoigne des insuffisances actuelles l’appauvrissement du lexique sociologique de base: combien de concepts se référant à des réalités collectives sont désormais tombés en désuétude (nation, peuple français) ou sont utilisés avec circonspection (République) ou dans un sens négatif, pour décrire les maux auxquels les réalités correspondantes sont censées donner lieu: communisme, socialisme, communautés, cultures (de genre), religions, identités, langues régionales, francophonie....Les pouvoirs publics ont beau jeu de supprimer dans ces conditions la notion de « classes sociales » dans les nouveaux programmes de SES en lycée et d’introduire l’anglais dès la maternelle, pour satisfaire les desiderata des marchés. C’est dans ce  contexte que prolifère une sous-culture atlantiste dite people à l’encontre de laquelle bien peu de forces mobilisées et d’outils d’analyse existent.

Dans ces conditions,  la citoyenneté à la française court le risque de se réduire souvent à  un individualisme atomisé, relativiste ou potentiellement  destructeur de liens sociaux, familiaux, conjugaux. Le problème n’est pas tant pour nos générations qui ont été façonnées par une vision collective du monde, de type interclassiste ou corporative par exemple, que pour la jeunesse, à qui ces repères militants ne sont plus trop transmis. Si le débat sur l’identité nationale et ses relations « problématiques » à l’Islam  s’adresse à l’électorat traditionaliste ou extrémiste, la transition autoritaire se manifeste dans le même temps par la montée en puissance d’une technocratie étatico-administrative, qui s’impose en lieu et place de pratiques de dialogue socio-professionnel.  Ce courant gestionnaire mécaniste s’inscrit dans une tendance lourde  à  des fonctionnements formalistes, de type logico-mathématique, développés du fait de la suprématie des sciences et techniques, de l’économie et du droit. La conjugaison de ces phénomènes -technocratie d’Etat, technoscience, individualisme atomisé à la base…-  entraîne le décrochage progressif de l’Education nationale, en charge de la transmission des valeurs républicaines. L’omniprésidence sarkozyenne (l’Etat c’est moi) diffusant de son côté  une conception exclusive  et unilatérale  de la gestion des affaires de la cité et la crise de la diplomatie le décalage croissant à l’égard d’autres modes d’être au monde plus équilibrés.

Ainsi, au pays du self made man, la chute de l’administration Bush et les acquis de l’ère Obama manifestent la réussite, dans le contexte qui est le sien,  du modèle multiculturel nord-américain. En France même, depuis les élections régionales de 2004, un contrepoids conséquent à un pouvoir exécutif excessivement centralisé et individualiste est assuré à l’échelle des territoires: régions, mairies, cantons…sont majoritairement dans l’opposition à la « transition autoritaire ». Sur ces bases, le basculement du Sénat, à l’occasion des élections cantonales de  2011, serait un fait historique à mettre au compte d’une recomposition en profondeur des forces vives du pays. La parité homme-femme est aussi à l’actif de la France qui a su innover dans le domaine des relations entre genres et sortir, ce faisant, d’un universalisme trop abstrait et dans les faits phallocrate.

Entre autres à l’occasion du contre G8 de l’éducation et de la recherche (Dijon, mai 2011) , la menace d’imposition linguistique du globish  pourrait faire l’objet d’une opposition ferme et d’un débat altermondialiste nécessaire, concernant les enjeux linguistico-culturels. Pour exemple, quel avenir pour une francophonie qui ne soit plus celle des officines françafricaines ou technocratiques mondialisées mais qui soit un espace de création et de jeu des peuples et de leurs langues-cultures? D’une manière générale, l’empirisme intersubjectif développé par la société des médias et sur lequel table le néo-libéralisme pour proliférer nécessite d’être pondéré: c’est le rôle, entre autres sciences sociales, de l’anthropologie culturelle, au service du dialogue des cultures et d’un autre monde possible.

 

 Martine Boudet



[1]-Ghannouchi et M. Alliot-Marie

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