Nous savons désormais que l’agriculture industrielle lancée dans les années 50
a peut-être nourri la population mais elle l’a aussi lentement empoisonnée de même
que son environnement.

La redécouverte de l’arbre

Les agriculteurs paient un lourd tribu à l’épidémie de cancers et autres maladies neuro-dégénératives et beaucoup essaient de changer leurs prat iques agricoles. Le rapport de l’ONU de 2010 (1) s u r l’agroécologie démontre que l’agriculture biologique non seulement permet un rendement moyen bien supérieur donc améliore les revenus paysans mais protège les sols, l’eau et le climat.

Il faut revenir à l’agriculture pré-révolution verte davantage b asée sur la connaissance empirique du milieu que sur l’application de techniques agressives, sur l’utilisation des ressources plutôt que leur exploitation. Les approches agroécologiques incluent l’agroforester ie qui est elle-même un renvoi aux débuts de l’agriculture quand l’homme évoluait au sein d’écosystèmes naturels le plus souvent arborés. L’agroforesterie, c’est la culture d’arbres espacés au sein de parcelles agricoles cultivées, ou l’implantation de cultures dans des clairières ou sous les arbres de parcelles boisées qui ont été éclaircies, avec ou non pâturage d’animaux domest iques.

On redécouvre que l’arbre est un élément indispensable de l’écosystème et que là où il a complètement dispa ru, la prés ence humaine devient difficile ou impossible L’arbre et les civilisationsJared Diamond dans son livre « Effondrement » (2) montre comment des civilisations se sont éteintes ou ont perduré selon leur capacité à gérer leur environnement.

De nombreuses raisons concourrent à la disparition d’un peuple, ma is la surexploita tion des res sources naturelles est la plus importante. L’Île de Pâques était couverte d’une forêt subtropicale à l’arrivée des premiers habitants, avec au moins vingt et une espèces d’arbres. Quelques siècles plus tard, il n’en restait plus un seul.

Ut ilisés sans discernement comme bois de feu, pour la crémation des morts, pour en faire des canots, abattus pour faire place aux cultures et surtout pour en tirer les cordes, traîneaux et échelles nécessaires au transport des statues géantes, ils disparurent peu à peu et avec eux, la faune sauv age qu’ils ab rita ient .

La ter re dénu-dée fut emportée par le vent et la pluie, obligeant les habitants à multiplier les jardins de pierre pour recueillir la mondre goutte d’humidité et empêcher l’érosion du sol r es tant. Pr iv és des fruits de la forêt, de canots pour la pêche, de gibier, leurs récoltes amoindries, les insulaires survécurent grâce aux oiseaux de mer jusqu’à la quasi ext inction de ces derniers malgré leur richesse exceptionnelle en espèces et en nombre.

Les conséquenc es finales de la déf or estat ion furent la famine, le cannibalisme et la disparition graduelle de la population.

Par contre, en Nouvelle Guinée, dans les hautes terres du centre de l’île, une populat ion très dens e a yant défriché toutes les terr es utilisables pour en faire des jardins r éus sit à survivr e depuis 7 000 ans grâce à une reforestation c iblée. En plus de méthodes de culture très sophistiquées (terrasses à drains v er tic aux, f os sés autour des parcelles de vallée et mulcha ge, r ota tion de légumes maintenant le niveau d’azote,…), ils ont planté des arbres partout, surtout des casuarinas.

C’est un arbre à usages multiples: il pousse vite, il est excellent comme bois de feu ou de construction, ses racines fixent l’azote — donc augmentent la fertilité des jardins — et retiennent la terre sur les pentes , ses feuilles nourrissent le sol, permettant aux friches d’être recultivées plus vite. Il est insectifuge. Il procure aux villageois ombre et beauté. Poulets et porcs pâturant sur les friches pour les fertiliser complètent cette agriculture autarcique, modèle d’agroforesterie.

L’arbre et le milieu

De fait, la plupart des systèmes agric oles tr aditionnels étaient agroforest iers et le résultat de siècles de connaissances accumulées et transmises sur les interactions entre les arbres, les cultures et le sol. Dans de nombreux pays, on a compris l’intérêt de ces pratiques culturales et on essaie de les relancer ou de les améliorer dans une optique plus productiviste.

Sous les tropiques humides comme dans des zones semi-désertiques d’Afrique, d’Inde, d’Amazonie, l’agroforesterie a permis de réhabiliter des terres usées, d’accroître les revenus des petits paysans, et de participer à la lutte contre le changement climatique. Les arbres ont de mult iples effets sur le sol, l’air, l’eau et les cultures environnantes.

Par leurs racines, ils décompactent et améliorent la structure du sol, permettant aux eaux de pluie de mieux s’infiltrer, donc empêchent le lessivage et l’érosion. Les racines vont chercher l’eau profonde et les sels minéraux pour nourrir l’arbre mais aussi l’environnement proche.Les feuilles protègent du vent et des rayons du soleil. Elles augmentent la surface d’évaporat ion, redonnent au s ol le carbone capté dans l’air et de l’azote en se décomposant. L’arbre absorbe la pollution atmosphérique, c’est une « usine à épuration »(Francis Hallé).

Et puis il y a les arbres pharmacie comme le neem, les arbres fertilisants comme le faidherba albida aux racines à nodules fixant l’azote, les arbres fruits, les arbres bois d’oeuvre et les arbres à usages mult iples qui combinent plusieurs de ces atouts. Et surtout, les scientifiques ont découvert ce que les peuples autochtones savaient depuis toujours : une parc elle cultivée en agroforesterie produit 1,2 fois ce que produit une parcelle de culture pure et un bois. 50 arbres à l’hectare semble être la densité moyenne la plus favorable, un émondage régulier des branches permettant aux cultures de s ‘établir tout en profitant de l’ombre et d’un sol bonifié.

L’agroforesterie traditionnelle

Autr ef ois très r épandue en France, l’agroforesterie a été emportée par les remembrements et l’agriculture du pétrole. Quelques lambeaux subsistent encore en Occitanie : les « olieras » de Provence, bandes de céréales ou de plantes sarclées entre les lignes de ceps, parfois complantées d’arbres fruitiers, les vignes ‘en hautain’ du Jurançonais où l’a rbre tuteur a aujourd’hui été remplacé par des traverses et échalas, les chênes truffiers a vec vigne ou lavande dans la Drôme, les noyeraies du Dauphiné.

En Isère, certains nuciculteurs résistent aux conseils des techniciens agricoles qui prônent l’enherbement et l’irrigation des vergers à coup de subventions. Ils tiennent leur s connaisance s du comportement biologique des arbres de la transmis sion générationne lle et du contac t ave c la natur e.

Le s culture s intercalaires — maïs ou sorgho l’été, blé o u o rge l’ hiv er — aident l e no yer à forme r sa bille et sa branche charpentière, la culture au ras des arbres accélère l’aoûtement des rameaux de l’année ainsi préservés du gel, la luzerne favor is e l’enracinement des arbr es e t le s for ti fi e .

La pro duc tion d e noix par hec tare es t moins forte qu’en noyeraie pure (50 arbres/ha contre 100) mais les probl èmes phytosanitaires des nuciculteurs intensifs montrent la supériorité de l’agroforesterie : pas d’irrigation qui favorise les maladies, pas d’intrants qui f ragilis ent les arbres, une production constante où le bois devient un revenu régulier.

L’agroforesterie, avenir de l’agriculture

L’Inra mène des expériences en a grofores ter ie dans l’Hér ault depuis 1995. Divers organismes de recherche et promotion de l’agroforesterie ont vu le jour (SAFE ( 3 ), programme ADAR (4), AFAF (5)).

La nouvelle PAC entend lier agriculture et respect de l’environnement, l’a grofores terie a été reconnue comme un des rares pièges à carbone terrestre efficace. Elle est possible sur tout type d’exploitation et peut prendre des formes très divers es. Restent à former les agric ulteurs volontaires (30% a imeraient se lancer) et les organismes agricoles.

Deux écueils sont à éviter: aller « de la recherche au terrain » au lieu de partir du terrain, c’est-à-dire des savoir-faire tradit ionnels adaptés aux espèces, sols et climats locaux, porteurs d’une vision à long terme, d’une divers ité et d’une fines se d’application qu’on ne retrouve pas forcément en intercalant scientifiquement des lignes d’arbres et des bandes de cultures. Là où ces savoirs ont disparu, il faut les rechercher auprès des anciens. En Inde et en Amazonie, on a compris que « les projets agricoles réussis sont un mélange de connaissances traditionnelles et de science moderne ».

Une autre voie de garage serait de continuer dans la recherche du profit maximum et rapide. L’agroforesterie est à l’image de l’arbre, un écosystème intégré qui se suffit à lui-même et rapporte à cour t, moyen et long terme. Les tentatives d’intensification, comme la réduction des friches, l’augmentation du nombre d’arbres ou la diminution de leur diversité, l’apport d’intrants chimiques déséquilibrent l’accord parfait de l’arbre, de la culture et de la terre.

Après avoir compris que l’industrie ne servait pas l’agriculture, ne v a-t -on pas comprendr e que l’agriculture doit respecter les lois de la nature et vivre en harmonie avec elle pour profiter de ses bienfaits ?

Danisa Urroz

(1) Rapport ONU 2010 soutenu pa r 25 exper ts mondiaux. 286 pr oj ets étudiés dans 57 pays en déve loppement ; (2) Ja r ed Diamond:  » E f f o n – dr ement: c omment les société s dé cident de leur évolution ou de leur survie  » Trad. 2 006 ; (3 ) Silvoarable Agroforestry for Europe/ Des Systèmes Agroforestiers pour les Fermes Européennes 2001 ; (4) Programme ADAR « De la recherche au terrain, organiser le développement de l ‘agrofor esterie » 2 0 0 6 ; (5) Association Française d’agr oforesterie 200

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