“ De la poda al vinMontan de la tèrra

E l’an que se’n va

E l’an que se’n ven

Quora ne sarem

Al temps de vendémias

N’aurem un de mai

N’aurem un de mens ”…(1)

 

Ces vers de Claude Marti, pour sa chanson Temps de Vendémias (2) c hantée sur l’air populaire du Temps des Cerises, nous parlent du temps qui passe. Pour les génér at ions qui ont g randi dans la chaleur boisée des maisons paysannes , les vendanges éta ient un important repère annuel.

Plus que le houx de Noël ou le gui de l’An neuf, le raisin de septembre marque encore la fin d’un cycle naturel et d’une année de travail pour les hommes et les femmes des terres dures. La fin d’un cycle, mais aussi le début d’un nouveau. En effet, la nature est ainsi faite qu’elle dérobe s es renaissances au regard des humains.

L’hiver, nous croyons que r ien ne se pass e a lors que la végétation, elle, puise déjà dans les ressources profondes du sol pour préparer la grande éclosion du printemps. Ainsi que l’a bien vu le poète, entre l’an qui s’en va et celui qui vient, le temps des vendanges est celui où tout s’achève mais où tout, aussi, recommence dans l’espérance de la récolte à venir. Si la course effrénée vers les villes et leurs banlieues éreintées par la précarité, la délinquance et le chômage, ne nous avait coupés de nos racines, nous saurions que la récolte est le produit de ce que nous avons semé et de tout le travail que nous lui avons consacré.

Rien sans rien : c’est un adage frappé au coin du bon sens. Le temps des vendanges nous pose à tous cette question simple : qu’allons-nous semer aujourd’hui et pour quelle récolte, demain ? Il n’éc happe à pers onne que nous vivons au milieu d’un monde en voie de disparition. Les profondes mutat ions technologiques produis ent des réactions en chaîne dont nous ne savons pas encore où elles nous mèneront. Des modèles économiques disparaissent sans que s e des sinent à l’horizon les contours de ceux qui les remplaceront afin que nous ayons encore quelque chose à jeter au fond de nos assiettes. Ce n’est pas le moment de céder à la panique, mais celui de s’interroger, sûrement. Un monde meurt, c’est un fait.

De quel monde voulons-nous pour le remplacer et le léguer à nos enfants ? Voilà la question. Il ne sert à rien de cultiver la nostalgie d’un monde ancien en l’érigeant en modèle. C’est une loi de la nature et de l’histoire : nous ne r eviendrons jama is d’où nous venons, sauf la poussière dont nous sommes formés et à laquelle nous retournerons, à l’heure de notre mort. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, ici. La nostalgie de l’autre-fois, j’en revendique ma pa rt , mais je la garde enfouie au fond de moi, serrée contre mon coeur. C’est une histoire entre moi et moi. Sûrement pas la solution au problème crucial qui doit requérir maintenant toute notre énergie.

De quel monde voulons-nous ? La question pose celle de l’éducation, celle des valeurs sur lesquelles nous voulons le c ons tr uire, ce monde, celle, enfin, de choix politiques et sociétaux. Le temps de vendanges es t exaltant. Une récolte est rentrée. Elle n’a pas donné tous les fruits attendus mais ce n’est pas une raison pour désespérer. Si nos grandsparents ava ient baiss é les bras chaque fois que la grêle avait broyé les raisins sous leurs yeux…

Un nouveau cycle commence. Il nous signifie qu’aujourd’hui, tout est possible pourvu que nous osions inventer, ne rien nous interdire et bâtir, de nos mains, ce monde dont nous rêvons. Que serions-nous sans l’imagination pour guide ? Le temps des vendanges est celui de l’utopie. De l’espoir. Le temps des possibles.

S’aimatz coma ieu Lo temps de vendémias Sabètz que podèm Mostar lo mal temps… (3)

 

Serge Bonnery

1) Je traduis :  » De la taille au vin / Montent de la terre / L’an qui s’en va / Et
l’année qui vient / Quand viendra / Le temps des vendanges / Nous en aurons un
de plus / En aurons un de moins…  »
(2) Extrait de l’album El Jinete (Nord-Sud, Paratge).
(3)  » Si comme moi vous aimez / Le temps des vendanges / Vous savez que nous
pouvons / Conjurer le temps mauvais…  » Mostar vient du nom most qui désigne le
jus du raisin à partir duquel sera élaboré le vin après fermentation. M o s t a r
signifie presser (écraser) le raisin pour en sortir le jus (le must !). Mais ce verbe
décrit aussi un geste bien connu des jeunes vendangeurs d’autrefois qui consistait
à se saisir d’une grappe de raisin et l’écraser sur le visage d’une bien-aimée pour
en sui te l écher l e jus sur ses joues. Une mani ère très érotique de faire sa
déclaration et de… conjurer le risque du refus !

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