Fin janvier, une cinquantaine d’éleveurs ont mené leurs brebis de Mornans à Valence, dans la Drôme,
pour une transhumance festive et contestataire, au son des cloches et des aboiements des chiens. Ils
faisaient 15 km par jour, soutenus et encouragés par la population qui venait en nombre voir le
documentaire Mouton 2.0 diffusé à chaque étape.
Des bergers venus d’Allemagne, Hollande, Espagne les accompagnaient ainsi que tous ceux qui se
sentaient solidaires.
Arrivés devant la préfecture de Valence, le préfet refusait de les recevoir. Que réclamaient-ils donc?

Les décrets de la discorde

Depuis le 1er janvier 2013, les éleveurs sont tenus de pucer électroniquement toutes leurs brebis et leurs chèvres. En 2015, ils devront choisir leurs mâles reproducteurs dans un centre d’inséminat ion agréé. Certains voient dans ces mesures la main-mise définitive de l’industrie sur leur travail et la fin de leur liberté d’éleveurs.

Pour l’UE, l’identification électronique des animaux permettra une meilleure traçabilité lors des c rises sanitaires. Or toutes les bêtes ont déjà une boucle d’identification à une ou aux deux oreilles et /ou un ta toua ge et elles sont r ecensées dans le r eg istre de l’éleveur.

Les boucles RFID coûteront trois fois plus cher que les boucles actuelles. Qui en tirera profit ? Les gros exploitants agricoles qui pourront gérer leurs milliers de têtes de moutons à l’aide d’un scanner, l’industrie des micro et nano technologies qui fera d’importants bénéfices. Certainement pas les consommateurs, comme l’a montré l’affaire des lasagnes, puisque, malgré la traçabilité, les contrôles n’étaient pas faits par les firmes.

Les petits éleveurs non plus : s’ils ont choisi ce mét ier, c’est parce qu’ils aiment leurs bêtes, le contact quot idien avec elles et la nature et non pour r es ter derr ière un or dinateur à gérer « des produits ». Pour une meilleure traçabilité, ils préfèrent la relocalisation de la production, les circuits courts et le tatouage infalsifiable. Et puis, ils fonctionnent de façon empirique et intuitive, à partir de connaissances retrouvées auprès des anciens bergers. Et cela, ni les technocrates ni les administratifs ne sont capables de l’intégrer dans leur planification. Le même problème se pose pour le choix des mâles reproducteurs. Jusqu’ici, les éleveurs se prêtaient des boucs ou béliers répondant à leurs propres critères — rusticité, diversité, adaptation locale —, pour éviter la consanguinité et favoriser la résistance génétique. Demain, ils devront utiliser des mâles issus de l’insémination artificielle, sélectionnés selon les critères de l’industrie — rentabilité, prolificité — appauvrissant la diversité génétique et diminuant la résistance aux maladies.

De paysan à agriculteur industriel

Déjà, l’an dernier, des éleveurs avaient créé un collectif pour ne pas vacciner leurs bêtes contre la fièvre catharrale ovine. Non transmissible à l’homme ou aux autres animaux, on pouvait la soigner par homéopathie. Menacés de sanct ions, ils a vaient gagné tous leurs proc ès contre l’administration et le vaccin n’est plus obligatoire. Cette fois, ils ont décidé de refuser ces deux nouvelles règlementat ions.

Plusieurs collectifs se sont créés : en Ariège, dans la Drôme, le Tarn et Garonne. L’élevage ovin concerne principalement les monta gnes occ itanes — Pyrénées , Alpes, Massif central ; les zones occ itanes d’éleva ge caprin sont surtout Rhônes-Alpes et Midi- Pyrénées. La puce électronique est l’about issement d’une transforma tion graduée et planifiée de l’agriculture paysanne en agriculture industrielle. Depuis la loi sur l’élevage de 1966, où l’État a décidé d’augmenter les volumes de viande et de lait et d’utiliser l’insémination artificielle pour la sélect ion — modèle repris au niveau européen —, des directives ont optimisé les moindres parcelles de la ferme : les véhicules agricoles, les remorques, le tas de fumier… Ces directives guident l’agriculteur dans une direction choisie par l’administration et les chercheurs de l’INRA pour satifaire les besoins de l’agro-industrie.

S’il refuse de s’y plier, il est sanctionné, plus de primes PAC, d’agrément pour l’accès à l’abattoir, pour la vente de viande et mise à l’amende. Il s’est retrouvé prisonnier volontaire de lois acceptées au nom de la modernisation, de la productivité, de la traçabilité, mais dépouillé de toute autonomie sur sa propre exploitation.

Les interrogations

Ce carcan, certains ont décidé d’en sortir. Ils se posent des questions. La traçabilité n’est pas améliorée par de plus en plus de technicité. L’élevage industriel est source de problèmes sanitaires, de maltraitance des animaux, de pollut ion; il produit une viande sans saveur, bourrée d’OGM et d’antibiot iques.

La diversité génétique est indispensable à la survie d’une espèce, ce que ne garant it pas la manipulation du vivant. Est-il possible pour un éleveur,de s e passer des primes Pac, en diversifiant les productions? Le puçage électronique est-il inoffensif pour la santé des animaux ? N’annonce- t-il pas le puçage généralisé des humains dans une société où tous nos faits et gestes et même nos goûts, sont enregistrés, fichés, analysés, pour mieux orienter nos choix de consommateurs et contrôler les contestations éventuelles ? Les puces RFID peuvent communiquer à travers la matière et à distance l’emplacement et les mouv ements de l’ob jet ou de l’être vivant qui les porte.

Elles donnent accès, dès qu’elles sont scannées, àdes informations qui peuvent être des données médicales, votre adresse, v otre numér o de téléphone, votre assurance. Quand une réglementation est acceptée, une autre, plus coercitive la remplace. Après les codes-barres, on a lancé la puce électronique. On l’a d’abord utilisée pour des facilités de paiement, d’identification (cartes bancaires, d’identité, de téléphone, .. .). On en es t maintenant à vouloir pucer le vivant avec la loi sur l’élevage ovin et caprin.

Le refus

Le ‘Collectif ariégeois contre le puçage des animaux et le fichage des enfants’ considère que ce nouveau pas est du même ordre que les appareils biométriques dans les cantines ou les fichiers d’élèves : « Ce sont des évolutions techniques qui cachent mal l’obsession de diriger la vie et le travail de chacun, de lui faire prendre son poste dans la chaîne économique, d’y préparer les enfants. » Comme les autres regroupements d’éleveurs, ils refusent ce dispositif inutile, en contradiction avec l’élevage traditionnel et les valeurs de l’agriculture bio. Ils veulent mettre un coup d’arrêt au traçage sécuritaire, prémices d’un monde orwellien. Danisa Urroz

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